Karel Appel au Musée d'Art moderne de Paris : l'art est une fête

Karel Appel : Oiseaux de nuit (détail), 1949. Huile sur toile, 75 cm x 100. Karel appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris propose jusqu'au 20 août 2017, une grande rétrospective du peintre Karel Appel. L'exposition présente des oeuvres majeures de sa longue carrière de soixante ans. L'occasion de découvrir ou redécouvir une peinture dynamique et colorée, et d'en comprendre toute la diversité.

En 1976, le peintre Karel Appel rencontre Harriet de Visser, qui deviendra son épouse jusqu'à la fin de sa vie, en 2006. Aujourd'hui, madame Appel fait une donation, de 21 peintures et sculptures, au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, d'où cette exposition, au titre séduisant : "L'art est une fête !". J'ai hâte de voir ça, d'autant que, jusqu'à présent, Appel était un peu sous représenté en France. Pourtant, son iconographie, souvent inspirée de l'univers du jouet et son inventivité, méritent qu'on s'y attarde. Cette présentation a aussi un autre avantage, elle retrace l'ensemble de l'œuvre de l'artiste, et ça c'est plutôt rare.

Le rire des ânes

Je descends un bel escalier et me retrouve face à quatre têtes d'ânes hilares, de couleur bleue. Cette sculpture surprenante me fait penser à Jeff Koons. Je trouve que ça commence plutôt bien.

L'aventure Cobra et l'expressionisme

Appel est né en 1921, à Amsterdam. Son père tient un salon de coiffure, dans un quartier populaire. En 1942, après un échec, il est admis à la Rijksakademie (Ecole des Beaux Arts), où il rencontre le peintre Corneille. En 1947, l'artiste se rend à Paris, il est impressionné par le travail de Jean Dubuffet ( fondateur de l'Art Brut). Un an plus tard, un groupe d'artiste néerlandais, dont Appel, arrive à Paris pour une conférence organisée par les surréalistes révolutionnaires. Un désaccord éclate, Christian Dotremont, Asger Jorn, Constant, Appel, Corneille et Joseph Noiret se réfugient dans un café et fondent le groupe : Cobra. Le groupe veut "laisser la pensée s'exprimer spontanément". Il s'intéresse à l'art préhistorique, médiéval et naïf. Mais Appel ne partage pas les rêves politiques du groupe, il prend vite ses distances, dès 1950. Il s'installe à Paris. La dissolution officielle du groupe intervient en 1951. Appel prône un art éloigné de toute idéologie. Il dit se méfier de tous les "ismes". Il choisit sa voie : l'hyper expressionisme. Ses toiles sont généralement joyeuses, mais pas toujours...

Karel Appel : Enfant en flammes avec un cerceau, 1961. Huile sur toile, 300 cm x 230. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Karel Appel : Enfant en flammes avec un cerceau, 1961. Huile sur toile, 300 cm x 230. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

L'art fou

Une exposition est très importante dans le choix artistique d'Appel. En 1947, il visite, à l'hôpital Sainte Anne, une présentation sur l'art des malades mentaux. C’est un grand choc, il achète la brochure de l'exposition et la recouvre de dessins. C'est "Le Carnet Psychopathologique", visible lors de cette rétrospective, au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris. Appel veut retrouver cette spontanéité, présente dans l'art des fous.

La vérité des enfants

Dès 1950, une peinture à tendance gestuelle se développe, aux Etats-Unis et en Europe. Appel se passionne pour les dessins d'enfant. J'observe cette toile, dont le titre évoque une ambiance de cour d'école. Je retrouve la vérité simple et la belle naïveté des personnages et des animaux, imaginés par les enfants.

Karel Appel : Petit Hip Hip Hourra, 1949. Huile sur toile, 74 cm x 100,5. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Karel Appel : Petit Hip Hip Hourra, 1949. Huile sur toile, 74 cm x 100,5. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Précurseur

Face à cette œuvre à caractère enfantin, j'admire ce "Monde animal". Je trouve qu'il annonce déjà les graffitis et le Street Art. J'observe avec attention ces lignes appuyées, ces couleurs vives, cette composition éclatée, cet expressionisme omniprésent, les caractéristiques de l'art des rues sont déjà là.

Karel Appel : Monde animal, 1948. Huile sur toile, 96 cm x 126. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Karel Appel : Monde animal, 1948. Huile sur toile, 96 cm x 126. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Véhémence

Appel va encore plus loin, son geste créatif devient plus "violent", en tout cas : plus dynamique, sa touche est plus épaisse. C’est très visible dans cette toile : "Les danseurs du désert". Ce sont deux personnages dessinés à la hâte, pris dans un tourbillon de traits de couleurs.

Karel Appel : Danseurs du désert, 1954. Huile sur toile, 117 cm x 166. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Karel Appel : Danseurs du désert, 1954. Huile sur toile, 117 cm x 166. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Le combat

Quelques mètres plus loin, j'ai bien la preuve qu'Appel est un danseur créatif. Chez lui, la force du geste est capitale. En 1961, le cinéaste et journaliste Jan Vrijman, propose à Karel Appel, de le filmer dans son atelier pendant qu'il peint. Au départ, l'artiste n'est pas trop pour, mais il finit par accepter. Un extrait de six minutes, de ce film, est projeté lors de cette exposition. C'est passionnant. Je vois Appel, pull troué, regard habité. Il porte une lourde moustache et ressemble un peu au chanteur Pierre Vassiliu, auteur du célèbre "Il a une drôle de tête ce gars là..." Appel se met au travail. Il saisit une longue lame, qu'il recouvre de peinture et d'un pas rapide, il va devant sa toile, pour la frapper de son "arme colorée". Il recule, il observe, puis il repart au combat avec de larges pinceaux ou avec ses mains. Il ignore totalement la caméra. Seule, la peinture compte. Si vous allez voir cette expo, surtout ne ratez pas ce film, pour lequel le peintre a choisi la musique de  Dizzy Gillespie.

Extrait du film de Jan Vrijman : La réalité de Karel Appel, 1961. Ed van der Elsken / Nederlands Fotomuseum/ Courtesy Annet Gelink Gallery

Extrait du film de Jan Vrijman : La réalité de Karel Appel, 1961. Ed van der Elsken / Nederlands Fotomuseum/ Courtesy Annet Gelink Gallery

L'homme hibou

Appel est également un poète et un sculpteur. Il passe les étés 1960 et 1961 dans la résidence du propriétaire de la galerie Rive Droite. Là, il utilise des souches d'olivier, trouvées sur place. Pour cet Homme hibou, il suit les formes naturelles du bois, qu'il recouvre de plusieurs couleurs vives. C’est une très belle œuvre, pleine de vitalité.

Karel Appel : L'homme hibou numéro 1, 1960. Acrylique sur souche d'olivier. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Karel Appel : L'homme hibou numéro 1, 1960. Acrylique sur souche d'olivier. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Recherche

Dans les années 60, le peintre se cherche un peu. Il réalise un portrait entouré de fleurs en plastique, qui me laisse perplexe. Il change son style, sa main se fait moins expressive. Il opère même une certaine retenue et procède par aplats. Cette tête en est un exemple :

Karel Appel : Tête pomme de terre, 1974. Huile sur toile, 100 cm x 100. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Karel Appel : Tête pomme de terre, 1974. Huile sur toile, 100 cm x 100. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Nudité

A cette époque, le créateur réalise aussi plusieurs nus, dont celui-ci, figurant la compagne de l'artiste. Appel tient tellement à cette toile, qu'il la rachète lors d'une vente aux enchères. Le personnage occupe toute la toile et porte un grand chapeau. La femme a un petit côté Donald Duck, charmant. Mais je note aussi une certaine mélancolie dans le visage, malgré le jaune solaire qui illumine tout le tableau.

Karel Appel : Machteld (série de nus), 1962. Huile sur toile, 195 cm x 130. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Karel Appel : Machteld (série de nus), 1962. Huile sur toile, 195 cm x 130. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Un peu plus loin, je me retrouve face à face avec un immense nu, une version moderne de "L'origine du monde de Courbet...

A la manière de Van Gogh

De 1977 à 1980, l'artiste évolue encore. Il abandonne sa figuration coloré. Il décide de réapprendre le geste pictural et se passionne pour la touche de Van Gogh. Il la décompose, l'analyse, l'agrandie et réalise des toiles abstraites. J'observe un arbre qui se résume à une colonnes de touches rectangulaires. J'aime moins cette période.

Enfance et chapiteau

Une salle entière est consacré au cirque. C’est une succession de petites personnages en bois, naïfs et colorés. Ce sont des clowns, des musiciens ou des acrobates. J'ai l'impression d'être rentré dans un square pour enfants.

Les idées noires

Dans les années 80, Appel voyage. Depuis longtemps, il partage son temps entre New York et Paris. Il crée de grands polyptyques aux sujets inattendus : des personnages décapités, des figurations du déluge... Appel renonce à ses couleurs, pour lesquelles il est si doué. Tout d'un coup, il se lance dans des œuvres en noir et blanc. J'admire une toile toute noir. Le personnage, tout blanc, se tient au bord du tableau, comme s'il s'appuyait contre un mur. Avec quelques traits bien placés, le peintre donne vie au visage de l'homme qui tient un oiseau. Cette toile, conserve du rouge dans sa partie inférieure, mais c'est du sang... Toute le reste est en noir et blanc. C’est une toile triste et assagie. C’'est aussi une œuvre très narrative, et ça c'est nouveau.

Karel Appel : Les décapités, 1982. Huile sur toile, 193 cm x 672. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Karel Appel : Les décapités, 1982. Huile sur toile, 193 cm x 672. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

La chute

Je regarde une étrange sculpture polychrome, Un cheval sur le dos, entouré de plusieurs personnages, écartant les bras, comme s'ils se protégeaient de quelque chose ou étaient en prière. La composition est très étonnante et l'ensemble m'évoque l'art indonésien populaire.

Karel Appel : La chute du cheval dans l'espace silencieux, 2000. Objets trouvés et huile sur bois. 144,8 cm x 243,8 x 162,6. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Karel Appel : La chute du cheval dans l'espace silencieux, 2000. Objets trouvés et huile sur bois. 144,8 cm x 243,8 x 162,6. Karel Appel Foundation / Adagp, Paris 2017

Question

L'exposition se termine par un petit tableau énigmatique, sur lequel on peut lire l'inscription suivante : "Feetje ?" Je me renseigne, en néerlandais cela voudrait dire : petite fête. Mais je remarque le point d'interrogation. Appel a t-il un doute à la fin de sa vie ? Faut-il comprendre : est-ce que ça a été vraiment une fête ? C’est probable... Les toiles en noir et blanc, ne seraient que les prémices d'une interrogation existentielle intense... Derrière ses couleurs, Appel cachait-il une dose d'angoisse ? Possible.

Cette exposition prouve l'incroyable inventivité et la surprenante vitalité créatrice de Karel Appel : un artiste puissant et attachant.

Musée d'Art moderne de la Ville de Paris : 11 avenue du Président Wilson, 75116 Paris

Mardi au dimanche de 10h à 18h

Entrée : 10 euros