Les dessins de Marilena Pelosi à la galerie Berst : un carnaval cruel et comique

Marilena Pelosi : sans titre, 2016 (détail). Stylo à bille sur papier, 21 cm x 29,5. Courtesy galerie Christian Berst.

La galerie Christian Berst présente jusqu'au 25 02 2017, les desins de Marilena Pelosi. A travers cette exposition, l'artiste se débarasse, feuille après feuille, des séismes de son existence. C'est pourquoi cette présentation a pour titre : "Catharsis". Découverte d'une oeuvre singulière, sensible, sexuelle.

La galerie Christian Berst est le seul lieu d'exposition consacré à l'art brut, à Paris. Elle se cache dans un passage; largement décoré par un street artiste, à proximité de la place de la République. C'est un bel espace, reconnaissable à sa porte de fer et ses larges baies vitrées.

Vue extérieure de la galerie Christian Berst. Photo Thierry Hay

Vue extérieure de la galerie Christian Berst. Photo Thierry Hay

Humour et fantasmes

La galerie a déjà exposé les œuvres de l'artiste d'origine brésilienne, Marilena Pelosi, en 2009. Mais j'ai raté cet accrochage. Je ne connais pas du tout l'œuvre de Pelosi. Pour moi, cela va donc être une découverte totale. Je pousse la porte et suis accueilli par un large sourire. Visiblement, les galeristes sont heureux de me présenter leur artiste. Marilena Pelosi effectue des petits dessins qui, tout de suite, sautent aux yeux et bouleversent les neurones. Elle ne fait jamais de repenti et travaille au stylo bille ou au crayon de mine, parfois au feutre. Son œuvre est à la fois un drame et une résurrection. Elle charge ses oeuvres de fantasmes, de pulsions sexuelles, de violence et d'humour, afin d'alléger sa propre vie, qui n'a pas toujours étais facile.

Vie chaotique

Marilena Pelosi nait en 1957, à Rio de Janeiro. Enfant, elle est proche de l'autisme. Elle se réfugie dans un mutisme quasi-total. Cette difficulté à communiquer, réduira avec le temps, mais ne disparaîtra jamais totalement. Adolescente, elle s'intéresse au surréalisme et veut faire les Beaux-Arts. "Heureusement que je n'y suis pas allée, peut-être qu'on m'aurait appris à dessiner correctement", dit-elle aujourd'hui, avec malice. A l'âge de 16 ans, à la suite d'une maladie grave, elle réalise ses premiers dessins, dans lesquelles l'iconographie catholique et les cultes vaudou brésiliens se mélangent fiévreusement. On pourrait même parler de délire. A cela, il convient de rajouter des éléments de sa propre vie : enfance recluse, fuite après un mariage forcé avec un prêtre vaudou. Elle se cherche et désire surtout trouver un toit. Elle erre plusieurs années à travers le monde. Elle se marie deux fois. Petit à petit, elle crée une œuvre unique, avec un univers très particulier. Dessiner, jeter sur le papier l'enfance malsaine qui a bouleversée sa vie, tel est son but. "Si je ne dessinais pas ça, je serais morte" précise Marilena Pelosi, lors d'un entretien avec le critique d'art, spécialiste de l'art brut, Laurent Danchin.

Pulsion créatrice

Je me rapproche pour mieux voir ces dessins, forts et surprenants. Mais après tout, qu'est qu'un artiste si ce n'est un créatif, proposant aux autres, son propre univers, le décoratif et le politiquement correct n'ont évidemment rien à faire dans l'art. Pas de doute, Pelosi est une artiste. Je remarque que le trait est d'une grande précision. Un motif revient sans arrêt : le haricot, sur les têtes ou sur les corps. L'idée de germination est un leitmotiv dans les travaux de Pelosi, de même que le bâton, qui ressemble à un grand os. Je retrouve ces deux objets dans ce dessin, ci- dessous. Christian Berst, galeriste souriant, m'explique que le haricot symbolise la vie ou une promesse de germe. Je remarque que, plusieurs fois, l'artiste dessine une femme plus âgée, tenant fermement une petite fille. Cela représente t-il son rapport à sa mère ? Peut-être... Tous les personnages de ce dessin me rappellent des poupées, plus ou moins désarticulées, comme les sculptures d'Hans Bellmer.

Marilena Pelosi : sans titre, 2016. Stylo à bille sur papier, 21 cm x 29,5. Courtesy galerie Christian Berst

Marilena Pelosi : sans titre, 2016. Stylo à bille sur papier, 21 cm x 29,5. Courtesy galerie Christian Berst

Liens

Il est évident que la femme et la sexualité féminine sont, en fait, le seul et unique sujet de Marilena Pelosi. Quelques mètres plus loin, j'admire ce dessin. A gauche, la créatrice s'est inspirée d'une crucifixion. Le reste de la feuille est occupé par des femmes dont une tige, un tube, qui ressemble à un serpent sort de la robe. Cela m'évoque l'art précolombien. Dans de nombreuses sociétés "primitives", le serpent symbolise l'énergie vitale de la sexualité... Dans l'hindouisme, Kundalini, la déesse serpent est synonyme de "puissance du désir pur"... L'artiste ne cherche pas à comprendre ce qu'elle dessine, cela vient comme ça... Dans cette oeuvre, comme dans beaucoup d'autres, Pelosi crée un lien entre les personnages : un fil, une résurgence qui va de l'un à l'autre, une tige qui raccorde deux sujets. D'une certaine façon, elle a inventé les réseaux sociaux avant l'heure... Mais il faut aussi s'intéresser aux titres des œuvres. Celui-ci s'intitule :"être supérieur et exemples évolutifs". L'artiste rajoute toujours, quelque part, une petite touche d'humour.

Marilena Pelosi : Etre supérieur et exemples évolutifs, 2016. Graphite sur papier, 24 cm x 27. Courtesy galerie Christian Berst

Marilena Pelosi : Etre supérieur et exemples évolutifs, 2016. Graphite sur papier, 24 cm x 27. Courtesy galerie Christian Berst

Carnaval

La théâtralisation, l'idée d'un rituel ou d'un psychodrame saphique, occupent une immense partie de l'œuvre de Marilena Pelosi. Dans ces dessins, les personnages sont très souvent juchés sur des estrades ou des chars, comme s'ils participaient à un carnaval de folie. A ce propos, l'artiste éclaire notre lanterne : "Ce sont les gens normaux qui deviennent fous. Mais comme je ne l'ai jamais été, je ne risque rien". J'observe longtemps ce dessin : en haut, une petite fille s'accroche à une carriole, peuplée de personnages féminins fantomatiques. En bas, une autre fillette tire un char orné d'hommes aux yeux fermés. Je note que les extrémités des mains se terminent par des poils ou des végétaux. Le commissaire de cette exposition, Laurent Quénéhen, résume à la perfection les créations de Pelosi : "Les personnages de Marilena semblent venir d'un cirque de cruauté. Le carnaval renverse les valeurs du bien et du mal, de l'homme et de la femme"...

Marilena Pelosi : sans titre, 2016. Stylo à billes sur papier, 15 cm x 21. Courtesy galerie Christian Berst

Marilena Pelosi : sans titre, 2016. Stylo à billes sur papier, 15 cm x 21. Courtesy galerie Christian Berst

Fil

Le tricot est un autre thème important. Il est le fil avec lequel on couvre sa nudité. Mais il symbolise aussi l'importance de la vie, en train de se dérouler. "Rester accroché à ses mailles pour ne pas mourir " souligne l'artiste. Mais en haut, à droite, le tricot ressemble bel et bien à une araignée... Tiens, le bâton en forme d'os s'est tranformé ici en phallus. Ces femmes sont à la fois innocentes et provoquantes.

Marilena Pelosi : sans titre, 2016. Stylo à bille sur papier, 21 cm x 29,5. Courtesy galerie Christian Berst

Marilena Pelosi : sans titre, 2016. Stylo à bille sur papier, 21 cm x 29,5. Courtesy galerie Christian Berst

Dissection et résurection

Marilena Pelosi nous montre tout : ses entrailles, ses envies sexuelles, mais souvent inconscientes, et les soubresauts de son cerveau peut-être fragile. Ces compositions ont quelques chose de scientifique, comme une immense table de dissection, sur laquelle quelques déesses impertinentes auraient décidées de jouer un surprenant numéro de cirque.

Marilena Pelosi : sans titre (détail), 2015. Stylo à bille sur papier, 15 cm x 21. Courtesy galerie Christian Berst

Marilena Pelosi : sans titre (détail), 2015. Stylo à bille sur papier, 15 cm x 21. Courtesy galerie Christian Berst

Pas la peine d'emmener vos enfants, mais je vous invite chaudement à visiter cette exposition. C’est rare de découvrir un grand artiste et c'est à chaque fois, pour moi, un immense bonheur.

Galerie Christian Berst art brut  : 3 - 5 passage des Gravilliers, 75003 Paris

Mardi au samedi de 14h à 19h