Stéphane Couturier, un magicien des images à la galerie Particulière

Stéphane Couturier : Chandigarh (détail). Courtesy galerie Particulière.

La galerie " Particulière " présente jusqu'au 07 janvier 2017, plusieurs oeuvres, dont les dernières, du photographe Stéphane Couturier. Cet artiste multiplie les techniques, pour offrir une réalité perturbante. Visite.

La galerie Particulière expose un artiste bien singulier, un orfèvre en matière de techniques photographiques et un passionné d'architecture : Stéphane Couturier. Celui qui observe une œuvre de Couturier, a la certitude de connaître le sujet représenté, mais très vite, il comprend qu'il y a quelque chose qui cloche. L'artiste est un alchimiste du rendu photographique. Il représente une réalité, qui n'a pourtant pas grand-chose de réelle. Allez comprendre... Pour appréhender le phénomène Couturier, je fonce à la galerie Particulière. Elle est petite et se cache dans une rue étroite du quartier du Marais, à Paris.

Déconstruction, reconstruction

J'entre, la galerie se résume à une grande pièce. Les murs sont d'une blancheur éclatante. L'accrochage n'est pas encore tout à fait terminé. Le jeune galeriste est un peu stressé, ça se comprend. Pourtant, il expose une valeur sûre, car Stéphane Couturier est bien connu, partout dans le monde, des amateurs de photographie. L'artiste est né en 1957, à Neuilly-sur-Seine. A ses débuts, sa carrière de photographe consiste à accompagner les architectes et à saisir l'avancée de leurs travaux, ou le rendu de leur réalisations. Mais très vite, il passe de la photographie classique aux clichés purement artistiques. Il se fait connaître, en 1993 avec une série sur l'usine désaffectée, de Renault, à Boulogne Billancourt. En 2005, il réalise de nombreux clichés dans l'usine Toyota de Valenciennes. Il récidive dans de nombreuses entreprises (Alstom). Année après année,son style devient de plus en plus psychédélique. Je suis entouré de photos magnifiques, pas assez à mon avis. J'observe une photo qui illustre la technique de ses débuts. Elle a été prise dans le sud de la France. Couturier écrase la perspective. A partir d'un réel architectural, il ose une reconstruction photographique, à la façon d'un collage. Impossible de dire si on est à l'extérieur ou à l'intérieur. Et pour finir, il jongle avec les cadrages.

Stéphane Couturier : Tourette. Courtesy galerie Particulière

Stéphane Couturier : Tourette. Courtesy galerie Particulière

Tournis

Couturier propose à l'observateur autre chose qu'une vision classique. Cette photo, prise au Brésil, confirme cette volonté de jouer avec la multiplication des perspectives. J'observe cette œuvre, mon regard est pris dans un étrange tourbillon. Jeune, Stéphane Couturier a été frappé par les peintures de Vasarely. Ceci explique t-il cela ? C’est probable. De plus, Couturier s'amuse à donner un aspect phallique à cette oeuvre.

Stéphane Couturier : Melting Point- Brasil. Courtesy galerie Particulière

Stéphane Couturier : Melting Point- Brasil. Courtesy galerie Particulière

Tapis et façade

Les photos accrochées sont de grand format. Au départ, Couturier travaille avec une chambre argentique, mais dès 2004, il comprend l'importance du numérique. Le photographe travaille sur une immense cité, construite par Pouillon à Alger, dans les années 50. Il se rend également en Inde, où il prend ce cliché : Chandigarh. J'observe la façade d'un immeuble très coloré, mais en fait : c'est faux. Cette bâtisse gigantesque est l'œuvre de Le Corbusier. Dans la réalité, elle n'a qu'une couleur : le gris béton, triste. Mais Couturier lui superpose une autre photo, celle d'un tapis très coloré, pris à l'intérieur du bâtiment. Ces couleurs correspondent également à celles des saris que portent les femmes, qui habitent à l'intérieur. L'artiste déforme la réalité, ou plutôt, il la reforme, car cet immeuble est plus vrai que nature. En fait, la technique est simple : Couturier prend plusieurs photos numériques et réalise, après, un tirage argentique. Ici, Couturier se comporte comme un peintre, il atténue les lignes géométriques du bâtiment, grâce à des courbes colorées. La façade se transforme en un immense soleil.

Stéphane Couturier : Chandigarh. Courtesy galerie Particulière

Stéphane Couturier : Chandigarh,série Melting Point, 2006-2007, 180 cm x 234. Courtesy galerie Particulière

Etouffement

Au fur et à mesure de son travail, Couturier supprime totalement les ciels, de quoi déranger l'observateur et lui donner une petite sensation d'étouffement visuel... C’est particulièrement visible sur la série Bâb el Oued, réalisée dans un des quartiers les plus populaires d'Alger. Une fois de plus, Couturier part de la réalité et la bouscule, à sa façon. Ici, il superpose, il rassemble deux images, avant de les imprimer sur le même tirage. Les détails prolifèrent. Il ne montre que la façade, aucun humain n'est présent sur la photo, mais j'imagine très bien qui vit là bas et dans quelles conditions. Il a y donc un contenu social dans le travail de Stéphane Couturier. Cet immeuble devient le symbole d'une rêve brisé. Graphiquement, je remarque que les lignes strictes des balcons sont annulées par les mouvements des rideaux et les deux tapis, posés sur la rambarde en fer forgé (en haut à droite).

Stéphane Couturier : Alger-Bab el Oued-melting 1. Courtesy gtalerie Particulière

Stéphane Couturier : Alger-Bab el Oued-Melting point 2016. Courtesy galerie Particulière

Rideaux

Ici aussi, c'est le même principe, la multitude des rideaux et des vêtements, renforce encore l'idée d'étouffement. Au centre,à gauche, une femme âgée est à son balcon, sa silhouette disparaît presque totalement dans l'architecture. Elle semble être un linge parmi les autres... Le nombre impressionnant de volets fermés rythment l'oeuvre. Cet immeuble a quelque chose de fantomatique.

Stéphane Couturier : Alger - Bab-El-Oued - Melting point #2 - 2015 - C-Print - 181 x 152 cm. Courtesy galerie Particulière

Stéphane Couturier : Alger - Bab-El-Oued - Melting point #2 - 2015 - C-Print - 160 x 193 cm. Courtesy galerie Particulière

Stéphane Couturier tire le figuratif vers l'abstrait. Pourtant, on est jamais très loin de la réalité, la vraie... J'ai même l'impression qu'on ne la quitte jamais. Couturier me fait penser au travail des impressionnistes, qui juxtaposent plusieurs touches de peinture, afin de rendre le paysage encore plus impressionnant et plus sensible. Je retrouve ce procédé chez ce photographe, et je pense à cette phrase de Claude Monet : " Le motif est quelque chose de secondaire, ce que je veux reproduire, c'est ce qu'il y a entre le motif et moi..." Je remarque, en admirant ces photos grand format, que mon regard est souvent perdu, il a bien du mal à se fixer. Mon cablage neuronal est "gêné" par ce réel architectural qui devient soudainement étrange. Couturier veut-il me faire douter de mes connaissances visuelles ? De ma vision ?  J'ai l'impression qu'après cette visite, j'aurais bien besoin d'un petit tour chez l'ophtalmo. Une chose est sûr : la réalité transformée de Stéphane Couturier, magicien de l'image, ne laisse pas indifférent. Soulages a inventé " l'outre noir", Couturier a mis au point "l'outre-réalité". Avec lui, tout est vrai et tout est faux.

Galerie Particulière : 16 & 11 rue du Perche, 75003 Paris

Du mardi au samedi de 11h à 19h