Abbott et Maier à la galerie Les Douches : la photographie américaine sans fioriture

Berenice Abbott : tirage gélatino-argentique postérieur / Vivian Maier (New York, 1953. Tirage gélatino-argentique. Editions limitée à 15 exemplaires. 40, 6 cm x 50,8). Courtesy Les Douches La Galerie

"Les Douches La Galerie" présente jusqu'au 9 décembre 2016, les travaux photographiques de deux femmes américaines aux vies incroyables : Berenice Abbott et Vivian Maier. Deux femmes, deux styles, deux témoins exceptionnelles de l'évolution de l'Amérique des années 20 - 30, deux incarnations de la photographie de rues, deux talents à ne pas rater. Visite.

A l'heure où les Etats-Unis changent de président et où le Salon de la Photo va s'ouvrir, je veux rendre hommage à deux femmes, photographes, de grand talent. Elles ont aussi l'avantage de nous rappeler ce qu'était l'Amérique il y a quelques années. L'une jonglait avec les ombres, l'autres adorait la lumière, l'une cherchait à devenir connue, l'autre préférait la discrétion. Pour voir l'exposition "Bérénice Abbott, Vivian Maier, une fantastique passion", je me rends dans une galerie qui, architecturalement, ne ressemble à aucune autre : "Les Douches La Galerie". Elle se cache dans une rue minuscule, à proximité du Canal Saint Martin, un quartier qui fleure encore bon le vieux Paris.

Vue extérieure de la galerie : Les Douches la Galerie, Paris, 2016. Photo Thierry Hay

Vue extérieure de la galerie : Les Douches la Galerie, Paris, 2016. Photo Thierry Hay

Sonnez avant d'entrer

Pour accéder à la galerie, je dois sonner à la porte et grimper au premier étage. Françoise Morin, directrice de l'établissement et grande passionnée de photographie, m'accueille avec un large sourire. Cette exposition est la troisième qu'elle propose sur le travail, que j'adore, de Bérénice Abbott.

Berenice Abbott : Treasury Building, New York 1957. Tirage gélatino-argentique postérieur. 49 cm x 39, sur carton 61 cm x 76. Courtesy Les Douches La Galerie

Berenice Abbott : Treasury Building, New York 1957. Tirage gélatino-argentique postérieur. 49 cm x 39, sur carton 61 cm x 76. Courtesy Les Douches La Galerie

De la sculpture à la photographie, en passant par la danse

A dix neuf ans, la jeune Bérénice fuit une enfance malheureuse dans une famille pas très unie. Elle s'inscrit aux Beaux Arts de New York et fréquente les jeunes artistes de Greenwich Village. Elle s'essaye à la sculpture, mais ça ne marche pas. Elle file à Paris en mars 1921, elle travaille dans l'atelier de Bourdelle et dans celui de Constantin Brancusi. Elle tente sa chance dans la danse à Berlin, puis revient à Paris, où elle retrouve un artiste déjà rencontré aux Etats-Unis : Man Ray. Elle devient son assistante, il lui apprend la technique du tirage photographique. Elle se montre très douée, alors elle s'essaye à la prise de vue.Très vite, l'élève dépasse le maître. Pour faire son portrait, la collectionneuse excentrique Peggy Guggenheim déclare préférer Abbott à Man Ray... C'est la goutte d'eau qui fait déborder le bac photographique. La concurrence avec Man Ray éclate au grand jour. Abbott fonde son propre studio, le succès est immédiat : André Gide, Jean Cocteau, James Joyce, Marie Laurencin et beaucoup d'autres y sont photographiés.

Atget et la photo documentaire

Abbott se découvre une passion pour un photographe français, qu'elle découvre grâce à Man Ray : Eugène Atget. Derrière son appareil, Atget capture les petits métiers parisiens qui disparaissent les uns après les autres. Ils enregistre également les changements urbains. En1927, elle ose lui demander de poser pour elle. Il accepte, Abbott est ravie, mais peu de temps après, quand elle vient présenter le résultat de son travail... Atget est mort. Abbott est subjuguée par le travail photographique du français. Aidée par un galeriste new-yorkais, elle achète une grande partie de l'œuvre d'Atget et retourne aux Etas Unis.

Verticalité et vitesse

Une fois arrivée à New York, elle est frappée par les changements architecturaux de la ville. Les petites rues et les maisons particulières disparaissent au profit des grands buildings et des larges avenues. Comme Atget en France, elle veut enregistrer, avec son appareil, ces évolutions urbaines américaines. Elle n'est pas nostalgique, elle apprécie la formidable extension verticale de New York. Elle veut faire acte de documentariste. Elle présente donc au Féderal Art Project, son projet "Changing New York". Elle obtient le feu vert, 145 dollars par mois, deux assistants et une voiture. Ce monde qui va de l'avant, Abbott le symbolise avec ce pont suspendu, ces voitures, et ce paquebot à l'arrière plan. Je remarque,ce qui est pour moi la spécificité et l'excellence de cette photographe : l'art du premier plan et le sens de l'ombre. Ici, les deux routes sont comme deux flèches qui conduisent le spectateur en direction du pont. L'ombre, très noire à gauche, conserve une part de mystère et dramatise le cliché. Sur cette photo, l'artiste réunit deux mondes : l'ancien et le nouveau, avec son architecture de fer, en plein développement. Et quelle lumière... Abbott est vraiment une des grandes photographes du XXe siècle.

Berenice Abbott : Tri-Borough Bridge East 125 th Street Approach, Manhattan, June 29, 1937. Tirage gélatino-argentique postérieur. 33 cm x 26 sur carton 50,8 cm x 49,9. Courtesy Les Douches La Galerie

Berenice Abbott : Tri-Borough Bridge East 125 th Street Approach, Manhattan, June 29, 1937. Tirage gélatino-argentique postérieur. 33 cm x 26 sur carton 50,8 cm x 49,9. Courtesy Les Douches La Galerie

L'enseigante et New york

Deux énormes obstacles se présente sur sa route : Alfred Stieglitz et ses admirateurs, qui dominent le microcosme photographique... Mais Abbott ne veut pas appartenir à ce petit cénacle... Elle est une femme libre qui entend bien le rester. Il y a aussi la gigantesque crise financière de 1929. Les subventions sont stoppées, comme beaucoup d'américains, Bérénice Abbott est ruinée. De 1929 à 1932, elle parcourt New York, avec un petit carnet. En 1935, elle obtient un poste d'enseignement de la photographie, qui lui assure un revenu fixe. En 1937, elle expose au musée de la ville de New York et collabore au magazine Life. Elle continue de faire connaître et de valoriser l'œuvre d'Atget. Mais elle est gênée et agacée par la jalousie de ses confrères photographes. De plus, le gouvernement supprime les subventions aux artistes qui ont un autre métier, or... elle enseigne... Elle démissionne et abandonne son grand projet "Changing New York". Et c'est bien dommage, je regarde cette photo, très cinématographique : magnifique. Les lignes obliques des autobus s'opposent aux lignes droites des bâtiments. A gauche, le central des cars et les magasins, symbolisent une économie en plein essor. C'est aussi construit qu'un tableau de Mondrian, tout est à sa place, comme une évidence.

Berenice Abbott : Greyhound Bus terminal, 1936. Tirage gélatino-argentique postérieur. 49,3 cm x 39,2 sur carton 61 cm X 76. Courtesy Les Douches La Galerie

Berenice Abbott : Greyhound Bus terminal, 1936. Tirage gélatino-argentique postérieur. 49,3 cm x 39,2 sur carton 61 cm X 76. Courtesy Les Douches La Galerie

Le culte de la science

Grâce à "Changing New York", elle devient connue, mais elle abandonne tout. Désormais, elle se passionne pour la science. Abbott estime que" l'Humanité devrait s'intéresser à la Science". Elle a raison. En 1957, l'URSS lance Spoutnik. La conquête et la "guerre" spatiale commencent... Devant moi, plusieurs clichés scientifiques d'une modernité incroyable. Je remarque les fonds noirs, d'une densité et d'une intensité très profonde. C'est aussi simple que beau.

Berenice Abbott : Transformation of Energy, Cambridge, Massachussetts, 1958-61. Tirage gélatino-argentique postérieur. 26,4 cm x 34 sur carton 50,8 cm x 49,9. Courtesy Les Douches La Galerie

Berenice Abbott : Transformation of Energy, Cambridge, Massachussetts, 1958-61. Tirage gélatino-argentique postérieur. 26,4 cm x 34 sur carton 50,8 cm x 49,9. Courtesy Les Douches La Galerie

Sans fioriture

Pour l'artiste, la technique doit être là, mais attention : totalement invisible.... Contrairement aux apparences, peut-être, Abbott continue de détester les photographes intellos et la photographie qui se veut artistique, avec des manipulations savantes. Déjà débutante, elle disait " les photos viennent bien". En 1951, cette femme de caractère déclare : "ça doit venir tout seul", comprenez que la photographie ne doit surtout pas copier un autre médium, comme la peinture, ni chercher à embellir, mais qu'elle doit trouver son propre chemin. Abbott l'affirme souvent, au risque de déranger... Cette photo, qui pourrait être actuelle, apparaît comme une expérience scientifique aussi hypnotique que mystérieuse.Toute cette série sur la science est un régal pour les yeux et l'esprit.

Berenice Abbott : Multiple Exposure of a Swinging Ball, 1958-61. Tirage gélatino-argentique postérieur. 23 cm x 34,5 sur carton 40 x 50. Courtesy Les Douches La Galerie

Berenice Abbott : Multiple Exposure of a Swinging Ball, 1958-61. Tirage gélatino-argentique postérieur. 23 cm x 34,5 sur carton 40 x 50. Courtesy Les Douches La Galerie

De l'ombre à la lumière et vice versa

Berenice Abbott obtient une forme de consécration, elle est engagée par le Massachussetts Institute of Technology. Mais sa santé très fragile, l'oblige à quitter New York. Elle s'installe dans le Maine et se consacre à l'écriture d'un livre sur l'œuvre de son photographe français préféré : Atget. "The world of Atget" est publié en 1964. Elle tombe un peu dans l'oubli jusqu'aux années 1970, où elle reçoit de nombreux prix. Mais elle trouve ce succès un peu trop tardif... Elle meurt le 9 décembre 1991, à l'âge de 93 ans. Si vous doutez encore du talent de Bérénice Abbott, regardez cette photo qui m'évoque le peintre Edward Hopper : une merveille. Elle dégage une force incroyable. J'ai l'impression d'une image sortie d'un film.

Berenice Abbott : Fifth Avenue Houses, No 4, New York. Tirage gélatino-argentique postérieur. Courtesy Les Douches La Galerie

Berenice Abbott : Fifth Avenue Houses, No 4, New York. Tirage gélatino-argentique postérieur. Courtesy Les Douches La Galerie

Mise à distance et rapprochement

La galerie présente également une deuxième photographe : Vivian Maier. Elle est très médiatique, et actuellement, sept galeries la représente dans le monde. Pourtant, il s'en est fallu de peu qu'elle ne demeure à jamais inconnue... Dans son oeuvre photographique, Maïer aime pratiquer une certaine mise à distance et jouer avec les ombres. Cette artiste adore s'approcher très près des personnages qu'elle photographie. Elle arpente les rues de New York et photographie, souvent, les pauvres ou les bigotes guindées. J'observe ce vieil homme au regard interrogateur, perplexe, le corps bizarrement courbé. Il regarde un monde en pleine mutation, et il ne le comprend pas.

Berenice Abbott : sans titre, tirage gélatino-argentique. 40,6 cm x 50,8. Courtesy Les Douches La Galerie

Vivian Maier : sans titre, tirage gélatino-argentique. 40,6 cm x 50,8. Courtesy Les Douches La Galerie

Gros cigare

Je découvre également cet homme, fumant son gros cigare, symbole d'un capitalisme naissant et particulièrement content de lui...

Vivian Maier : Chicago, IL, N.D. Tirage gélatino-argentique postérieur. Courtesy les Douches La Galerie

Vivian Maier : Chicago, IL, N.D. Tirage gélatino-argentique postérieur. Courtesy les Douches La Galerie

Un peu d'humour

Elle ne rechigne pas devant un peu d'humour. Pour montrer l'obésité grandissante, qui va de paire avec la multiplication des sodas et leur formidable succès, Maier saisie ce gros homme de dos. Il est tout en rondeurs, en opposition avec les lignes droites du banc et de l'édifice vertical du fond. Comment ne pas sourire face à ce cliché plein d'intelligence et d'impertinence. Elle adore pratiquer les jeux de miroirs ou apparaître sous la forme d'une ombre, comme ici, dans la partie inférieure de la photogragraphie.

Vivan Maier : New York, 1955. Tirage gélatino-argentique. 40,6 cm x 50,8. Courtesy Les Douches La Galerie.

Vivan Maier : New York, 1955. Tirage gélatino-argentique. 40,6 cm x 50,8. Courtesy Les Douches La Galerie.

Une nounou discrète et mystérieuse

Mais je m'arrête un instant sur l'incroyable vie et démarche personnelle de Vivian Maier. Elle naît le premier février 1926, à New York, de père américain et de mère française. Sa mère lui fait découvrir la photographie. Après plusieurs séjours en France, Maier rentre aux Etats-Unis en 1938. Pour photographier, elle devient nounou. En effet, il faut sortir les enfants, aller au parc, marcher dans les rues avec eux, autant d'occasions de capter ce qui est autour d'elle. Le 16 avril 1951, Vivian Maier entre au service de la famille Gensburg. Elle dispose d'une salle de bain attenante à sa chambre qu'elle transforme vite en studio photo. Elle va souvent au cinéma et adore les livres d'histoire de l'art. Toute sa vie, elle reste une nounou discrète. Elle préfère la prise vue au tirage. Après dix sept ans chez les Gensburgh, elle quitte la famille. A partir de ce moment là, elle ne fait plus aucun tirage photographique. Mais elle continue de saisir tout de qui l'entoure. Elle vieillit dans l'indifférence générale et connait de graves difficultés financières. Apprenant sa situation, les Gensburgh l'installe dans un appartement. Elle ne  paye pas le garde-meuble où sont gardés ses cartons remplis de bobines. Personne ne sait à l'époque qu'elle est la reine fantomatique de la photographie de rues. Elle meurt le 21 avril 2009, à Chicago.

Une belle vente

Mais le destin veille. En 2007, un agent immobilier cherchant des illustrations pour un livre, achète, lors d'une vente aux enchères, quelques clichés de Maier. Il comprend vite l'importance de ce qu'il a entre les mains. Il acquière ou rachète plus de 100 000 négatifs. Il écrit un livre : "Vivian Maier, streets photographer". Le Wall Street journal rédige un article : "The Nanny's Secret". Maier sort de l'oubli. Le monde entier reconnait son talent.

Distanciation

Sur cette photo, je remarque la spécificité de Vivian Maier : un œil très aiguisé, mais toujours à distance, un regard d'anthropologue, de biologiste. Elle pouvait d'ailleurs sembler un peu froide et n'hésitait pas à pratiquer l'impolitesse. Sur cette photo, les passants ressemblent à des fourmis, mais l'important ce sont les magasins au fond à droite, ils symbolisent le bond économique d'une nouvelle Amérique.

Vivian Maier : New York, 1954. Tirage gélatino-argentique. 40,6 cm x 50,8. Courtesy Les Douches La Galerie

Vivian Maier : New York, 1954. Tirage gélatino-argentique. 40,6 cm x 50,8. Courtesy Les Douches La Galerie

Ma préférence à moi

Au risque d'en choquer quelques uns, je préfère les travaux de Bérénice Abbott. Quoi qu'il en soit, ces deux femmes à la forte personnalité, bien différentes mais toutes deux passionnées et courageuses, méritent une visite. Ces deux artistes révèlent un monde en pleine mutation et montrent, sans aucun artifice, un sens de la composition rarement vu. J'ai adoré ces deux femmes de lumières et d'ombres, qui toutes deux, font preuve d'un humanisme bien particulier. Cette exposition, dans laquelle souffle un grand vent de liberté, est à voir. Abbott et Maier incarnent toutes les deux l'excellence de la photographie documentaire  : deux stars de la photo qui ont ouverts les yeux sur la modernité et ses conséquences sociales.

 

Les Douches La Galerie

5 rue Legouvé , 75010 Paris