Le charme et les secrets des ateliers d'artistes d'Ingres à Jeff Koons, au Petit Palais

Henri Manuel : Claude Monet dans son atelier à Giverny, vers 1920 (détail). Tirage gélatino-argentique. Henri Manuel / Roger -Viollet

Le Petit Palais présente jusqu'au 17 juillet 2016 l'exposition : "Dans l'atelier. L'artiste photographié d'Ingres à Jeff Koons". 431 photographies pour pénétrer dans les coulisses de la création artistique.

Les ateliers d'artistes sont des lieux extraordinaires et pas seulement parce que c'est l'endroit où l'artiste travaille. Chaque photo accrochée au mur, chaque objet scrupuleusement gardé, chaque citation exposée, révèlent les inspirations, les influences et l'univers secret du créateur. L'atelier est-il parfaitement rangé ou est-ce que l'on marche sur les détritus et les pots de peintures ? Cela aussi est révélateur. J'ai eu le plaisir de visiter plusieurs ateliers d'artistes, je me souviens de la joie que j'ai eu en découvrant les croquis d'après des textes religieux et le petit échafaudage à roulettes de Garouste, l'escalier en colimaçon sans rampe et le "faux" Picasso de la salle d'eau d'Ernest Pignon Ernest ou les meubles peinturlurés et le gentil désordre de Combas. Un atelier est toujours un lieu de mystère, d'ailleurs il se cache souvent au fin fond d'une cour oubliée. Depuis les débuts de la photographie, les ateliers fascinent les photographes, mais il est très rare de pouvoir admirer une exposition de photographie sur ce thème, pourtant captivant. Jamais encore une présentation n'a traité, à une aussi grande échelle, le regard photographique sur l'atelier, avec ou sans la présence de l'artiste. En fait, beaucoup de photographes rêvent de rendre palpable le processus de création, mais là, c'est une autre histoire... J'arrive devant le Petit Palais, j'aperçois une grande affiche de l'exposition entre les colonnes.

Façade du Petit Palais, affice de l'exposition " Dans l'atelier. L'artiste photographié d'ingres à Jeff Koons", 2016. Photo Thierry Hay

Façade du Petit Palais, affice de l'exposition " Dans l'atelier. L'artiste photographié d'ingres à Jeff Koons", 2016. Photo Thierry Hay

Mosaïques et perceuses

L'exposition du Petit Palais se divise en trois parties : l'artiste en majesté, la vie dans l'atelier et méditations photographiques. J'arrive dans l'immense hall du Petit Palais, orné de sa belle mosaïque à motifs géométriques, au sol. Au fond, une porte décorée de plusieurs photos en noir et blanc ou en couleurs, des détails d'ateliers d'artistes. Pas de doute, je suis au bon endroit. J'entre. Je découvre tout de suite, à droite, une très belle photo du nid créatif de Ron Muek, à Londres. Je remarque une multitude de perceuses accrochées au mur et un personnage gigantesque en cour de construction. Je me souviens de la formidable exposition Ron Muek à la Fondation Cartier. Le photographe a su rendre l'ambiance artisanale et l'aspect un peu mystérieux de ce lieu où les sculptures de Muek voient le jour... A côté, une photo de l'atelier de Jeff Koons. Rarement vu un endroit aussi bien rangé chez un plasticien. Koons fait travailler un nombre considérable d'assistants et d'ingénieurs, son atelier ressemble bien à une petite entreprise. Koons : artiste-patron.

Gautier Deblonde : L'atelier de Jeff Koons à New York, 2005. Tirage jet d'encre. Gautier Deblonde.

Gautier Deblonde : L'atelier de Jeff Koons à New York, 2005. Tirage jet d'encre. Gautier Deblonde.

Femme nue et grand vide

Quelques mètres plus loin, je découvre une photo de l'atelier parisien de Barcelo : photo de femme nue, crânes de poissons, de singes et couteaux à plâtre dans une bassine. Quant à l'atelier de Pierre Soulages, il est étrangement vide, juste quelques tâches de noir (je devrais dire outre-noir), au sol. Cet espace révèle un vide semblable à celui d'une église romane et une impression de recherche de spiritualité, totalement en accord avec Soulages et sa démarche artistique.

Verrières et objets orientaux

Court circuit temporel : je pénètre dans une salle où sont présentées de très nombreux clichés des peintres du XIXe siècle. Ils se sont tous fait beaux pour recevoir le photographe. Ils posent tous, veillant à donner une image sérieuse d'eux même. J'aperçois derrière l'artiste, soit une verrière, soit un jardin d'hiver, soit une multitude d'objets orientaux. Beaucoup de peintre du XIXe adoraient ces bibelots. Ils donnent à de nombreux ateliers l'aspect d'un cabinet de curiosité. Chez Alexandre Cabanel, sont entassés une multitude de tableaux très académiques et quelques statuettes en haut à droite. Visiblement, l'artiste sait que le photographe est là...  J'admire de très nombreuses photos semblables à celle-ci. Pas de doute : elles ont du charme.

Edmond Bernard : Alexandre Cabanel dans son atelier à Paris, années 1880. Tirage sur papier albuminé. Collections Roger Viollet / Roger Viollet

Edmond Bernard : Alexandre Cabanel dans son atelier à Paris, années 1880. Tirage sur papier albuminé. Collections Roger Viollet / Roger Viollet

Fauteuil de dentiste et barbe blanche

Je remarque une grande photo du peintre Rebeyrolle dans son atelier. Elle montre l'artiste en majesté, derrière un vieux fauteuil de dentiste rouge et une gigantesque toile de l'artiste. Le créateur est debout et le cliché révèle toute la difficulté qu'avait Paul Rebeyrolle à être de plein pieds avec la société et ses semblables. Il est debout, pieds écartés, comme s'il voulait être sûr de tenir debout. Il est très légèrement courbé. Il porte un gilet improbable, kitch. Il arbore sa belle barbe grise, qui tente de cacher son visage marqué par l'alcool et les angoisses. En vérité, il pose et il n'aime pas trop ça.

Gérard Rondeau : Paul Reyrolle dans son atelier à Boudreville, 1988. Tirage gélatino-argentique. Gérard Rondeau.

Gérard Rondeau : Paul Reyrolle dans son atelier à Boudreville, 1988. Tirage gélatino-argentique. Gérard Rondeau.

Les crâneurs et les timides

En réalité, dans la photo d'atelier, artistes et photographes y trouvent largement leurs comptes. L'homme qui tient l'appareil photo acquiert du prestige, via le créateur, et il parie que sa photo traversera les siècles. L'artiste, lui, saisit cette occasion pour se montrer sous son meilleur jour et rêve, parfois, d'une retombée médiatique importante. C'est du gagnant-gagnant. Chez les artistes, il y a les frimeurs, les artisans au travail, les timides et les demi-fous. Le photographe Maurice Guibert a choisi de représenter Toulouse-Lautrec de dos, en train de peindre "Au moulin Rouge, la dance". L'artiste de très petite taille, est assis sur un tabouret bas. L'atelier est encombré de nombreuse tentures et vêtements. Lautrec est complètement absorbé par le rendu d'un tissu sur son tableau. Il porte un étrange chapeau, qui symbolise bien l'esprit d'indépendance de Toulouse-Lautrec, artiste-nain qui ne sentait bien que dans les coulisses des spectacles et dans les maisons closes.

Maurice Guibert : Toulouse-Lautrec peignant "Au moulin Rouge, la danse", 1895. Tirage gélatino-argentique. Reproduction Bibliothèque nationale de France, Paris

Maurice Guibert : Toulouse-Lautrec peignant "Au moulin Rouge, la danse", 1895. Tirage gélatino-argentique. Reproduction Bibliothèque nationale de France, Paris

Croc de boucher et liberté

Il existe très peu de clichés de femmes artistes dans leurs ateliers. C’est pourquoi la photographie que je contemple est importante. C'est une œuvre magnifique. L'artiste Louise Bourgeois est debout dans son atelier qui ressemble au lieu de travail d'un artisan, aucune décoration aux murs, juste des outils. La créatrice toise le visiteur de son regard constitué à la fois de défi et d'abattement. J'observe le crochet de boucher accroché au plafond. Quand on connaît le côté castratrice de Bourgeois, cet objet sonne comme un aveu.

Sac de voyage et grand voyage

Je regarde aussi une belle photo de Nicolas de Staël, debout, les mains dans les poches, devant quelques unes de ses toiles inachevées. Son regard semble un peu perdu. A ses pieds, un sac à dos. Quand on sait qu'il partira pour le grand voyage en se jetant des remparts d'Antibes, ce cliché prend du poids...  Sur cette photo, Ernest Pignon Ernest est au milieu de ses dessins, son corps de dos, répond au personnage à l'envers, dans la partie basse d'un tableau. L'artiste se fond totalement dans ses oeuvres. Ernest Pignon Ernest fait de nombreux croquis avant de se lancer dans un grand dessin, il lit également beaucoup de livres concernant son sujet. Cette photographie atteste bien de l'importance du travail dans la démarche artistique de ce créateur engagé.

Marie-Jesus Diaz : Ernest Pignon Ernest dans son atelier. Marie-Jesus Diaz.

Marie-Jesus Diaz : Ernest Pignon Ernest dans son atelier. Marie-Jesus Diaz.

Auguste, Alexandre, Fernand, Jeff et les autres

Un peu plus loin, je vois Rodin de profil, une main sur la tête d'une de ses sculptures, Alexandre Calder grimaçant, en train de tordre un personnage en fils de fer, ou Fernand Léger au milieu de ses créatures, à peine visible. Une grande vitrine accueille quelques vieux magazines. Sur une page, j'aperçois Van Dongen en train de peindre la star de cinéma Brigitte Bardot, présente sur place. A côté, Jeff Koons de dos, tout nu, faisant de la musculation dans son atelier. Autre photo singulière : Salvador Dali travaillant sur un rocher de Cadaques, en face de Gala, souriante, ce qui est plutôt rare...

Capharnaüm

Les organisateurs ont eu une excellente idée : proposer une maquette de l'atelier de Francis Bacon, à côté d'une photo représentant l'artiste dans son lieu de travail. Je me souviens de la première fois où j'ai vu un cliché de l'atelier de Bacon, j'ai ouvert les yeux en grand. L'endroit où travaille Bacon est un bordel absolu, il n'y a pas d'autres mots. Le sol est entièrement couvert d'une épaisse couche de journaux, de livres, de déchirures, de tubes et de pots de peinture, d'objets divers. C’est incroyable, mais Bacon était tellement angoissé et soucieux de son oeuvre que cela importait peu à ses yeux. Ah ce regard, plein de doute, d'angoisse et de fierté : inoubliable... L'artiste ne pensait jamais à ranger son atelier, il s'immergeait totalement dans ses toiles et dans... l'alcool.

Charles Matton : L'atelier de Francis Bacon, 1986. Boîte (matériaux deviers). Photo Charles Matton / Adagp, Paris 2016

Charles Matton : L'atelier de Francis Bacon, 1986. Boîte (matériaux deviers). Photo Charles Matton / Adagp, Paris 2016

Le poids des images

Je visionne une vidéo rare, la copie d'un film de Sacha Guitry montrant Rodin en train de sculpter et Monet en train de peindre, des moments rares. Ce sont de simples hommes au travail, des artisans en somme. Mais ce film a quelque chose d'émouvant. Je note l'extrême concentration des deux grands maîtres.

Rencontres

Un atelier n'est pas seulement un lieu où l'artiste se montre et travaille, c'est aussi un lieu de vie. C’est  l'endroit où se révèle la recette de l'artiste, sa petite cuisine picturale. Mais rare sont les créateurs qui aiment se montrer au boulot. Pour eux, cela relève souvent de l'intime. L'atelier est aussi l'endroit des rencontres avec les curieux, les collectionneurs ou les amis. C'est aussi le lieu où le modèle pose, et beaucoup de photographes ne l'ont pas oublié... Certaine fois, c'est surtout le corps de celle qui pose qui retient l'attention du photographe.

Willy Maywald : Atelier de nu à Montparnasse, 1936-38. Tirage gélatino-argentique. Association Willy Maywald / Adagp, Paris 2016.

Willy Maywald : Atelier de nu à Montparnasse, 1936-38. Tirage gélatino-argentique. Association Willy Maywald / Adagp, Paris 2016.

Paysage mental

Certains photographes n'ont pas besoin de l'artiste, toujours un peu crâneur sur son territoire, pour rendre l'univers du créateur. Ils préfèrent, en l'absence de l'artiste, choisir quelques objets qui révèlent l'œuvre ou la démarche artistique. En effet, ils dévoilent un paysage mental, "un portrait en creux de l'occupant des lieux" souligne le dossier de presse. En faisant cela, les photographes rendent également hommage à leurs prédécesseurs. Quelques pots de peinture sur une chaise, une cafetière oubliée, une paire de souliers maculée de peintures en disent très long et jettent un pont à travers les siècles. Cela peut même engendrer une invitation au rêve et à la méditation. L'absence devient étrangement présence.

Luigi Ghirri : L'atelier. Luigi Ghirri.

Luigi Ghirri : L'atelier. Luigi Ghirri.

Le travail et le spectacle

Et voici Picasso au travail, la photo théâtralise à l'extrême le lieu. Le parquet au premier plan ressemble à celui d'une scène de théâtre, Picasso lui-même est en position d'acteur, la dramatisation est renforcée pas la blancheur de la feuille de dessin : que va-t-il dessiner ? Comme souvent, le maître porte un Marcel tristounet et un short sans forme. Le photographe nous convie à assister au spectacle de la création et Picasso joue le jeu.

André Villers : Picasso au travail, 1955. Tirage gélatino-argentique. Photo André Villers, Adagp, Paris 2016. / Coo Bibliothèque Nationale de France / Succession Picasso

André Villers : Picasso au travail, 1955. Tirage gélatino-argentique. Photo André Villers, Adagp, Paris 2016. / Coo Bibliothèque Nationale de France / Succession Picasso

Interface

J'entre dans une pièce où la moquette et les murs sont rouges. Je découvre un dispositif numérique innovant, accessible sur deux écrans tactiles. Cela permet au public d'explorer une centaine de photographies non exposées et issues des collections de la ville de Paris. Chaque visiteur peut en choisir cinq. Les images en HD sont commentées par les commissaires de l'exposition. En fin d'exposition, les 25 photographies les plus plébiscitées, par le public, donneront lieu à une présentation virtuelle sur le site : danslatelier.paris.fr.

Depuis toujours, les ateliers d'artistes appartiennent à l'imaginaire collectif. Ce sont des lieux de mystère qui déclenchent beaucoup de questionnements. Grâce à cette exposition, le visiteur pénètre, enfin, dans le monde secret des stars de l'art : un beau voyage.

 

Petit Palais : Avenue Winston Churchill, 75008 Paris

Du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Nocturne le vendredi jusqu'à 21h.

Entrée : 10 euros / TR : 7.