Surprenante exposition Persona au Musée du Quai Branly : quelle part d'humanité dans les objets ?

Wang Zi Won : Mechanical Avalokitesvara, 2015. Wang Zi Won.

Le Musée du Quai Branly propose jusqu'au 13 novembre 2016, une exposition très particulière : "Persona, étrangement humain". A travers les siècles, les civilisations et les croyances, cette présentation explore les mécanismes par lesquels un objet accède au statut de personne. Science et art. Visite.   

Il me faut grimper la longue rampe au sol beige, remonter le torrent de mots qui défilent par terre et enfin grimper un petit escalier aux marches bleues, pour atteindre l'exposition "Personna". Mais je ne suis pas au bout de mes surprises, loin de là...

Un peu d'humanité

C’est une exposition curieuse et ambitieuse que propose, pour ses dix ans, le musée du Quai Branly. Les organisateurs ont voulu nous mettre face à la part d'humanité comprise dans les objets, tous siècles et toutes cultures confondues. Aujourd'hui, l'objet ressemble de plus en plus à un "quasi-humain". Nous avons tous un ordinateur. Allez, soyons francs... Il nous arrive de le supplier pour qu'il ne bugge pas, de s'énerver contre lui quand il est trop lent, de l'insulter, voir même de le battre. C’est dire si nous lui accordons une grosse part d'humanité. Mais ce phénomène n'est pas nouveau et cette présentation le prouve. "Comment un objet accède au statut de personne", c’est la question que pose Stéphane Martin, président du musée du Quai Branly, à travers cette réunion d'objets issus de la robotique japonaise à l'astromorphologie indienne, en passant par la sculpture africaine. A l'heure où le transhumanisme occupe les colonnes des journaux et où l'homme se pose la question de ses limites physiques et intellectuelles, cette exposition est vraiment d'actualité. Allez, c'est parti pour un bien étrange voyage...

Yanobekkenji : Sweet hamoniser II, 1995. Photo Ceter ville de Marseille.

Yanobekkenji : Sweet hamoniser II, 1995. Photo Ceter ville de Marseille.

Qui est là ?

Très vite, mon œil est attiré par une phrase dans l'exposition : "Il y a personne !" Je suis entouré de créatures, d'objets plus surprenant les uns que les autres. Je tire un rideau et tombe nez à nez, sur un écran, avec l'homme invisible. Même pas peur, je continue et découvre "L'homo Luminos" de Roselyne de Thelin, ouvre d'art contemporaine en fibre optique et plexiglas. Elle représente un fantôme lumineux, un être conducteur de lumière : fascinant.

Roseline de Thelin : Homo Luminoso. Roseline de Thelin.

Roseline de Thelin : Homo Luminoso. Roseline de Thelin.

Questionnements et oiseaux rares

Tout ce qui est autour de moi, dois-je le considérer comme des objets ? Des machines ? Des êtres vivants ? Telle est la question... Au XXe siècle, Tinguely et beaucoup d'autres ont fait entrer le non humain, la machine, dans le processus créatif, si bien qu'on pourrait affirmer que l'œuvre n'est pas entièrement faite de la main de l'homme. En effet, la machine joue un rôle considérable. Dans le même esprit, j'observe ces drôles d'oiseaux mécaniques de Christian Zwanikken. Ils se parlent  tordent leurs cous et désirent effrayer le visiteur.

Christian Zwanikken : The Good The Bad and the Ugly. Photo Cheryl Schurgers.

Christian Zwanikken : The Good The Bad and the Ugly. Photo Cheryl Schurgers.

Présence

Je remarque une phrase écrite sur un mur : "Il y a personne !". En fait, et c'est peut-être cela le plus troublant, dans nos esprits, il y a presque toujours quelqu'un, y compris lorsque nous regardons un objet. Et oui... En 1944, les psychologues Fritz Heider et Marianne Simmel montrent à un public, des figures géométriques avec mouvements aléatoires. Très vite, les spectateurs accordent des intentions aux formes. Mieux, ils donnent des sentiments aux structures mouvantes. "Etonnant, non", comme disait Pierre Desproges...

Encore plus de présence

Il y a ceux qui vont encore plus loin et considèrent que l'invisible est peuplé de nombreuses présences. J'observe une boîte à outil pour chasseur de fantômes belge. Elle est constituée de caméras, de bouteilles, d'une lampe de poche, d'un marteau (pour l'assommer s'il est méchant ?), d'un cutter, d'un tournevis et d'un peu de talc pour relever les empreintes... Surprise, j'apprends que Thomas Edison travailla les dix dernières années de sa vie, sur une machine pour faire parler les morts. Hélas, cet objet attendu n'a jamais vu le jour...

Esprit es-tu là ?

Déjà en 1200 après JC, la tête de cette spatule vomitive Taïno (Martinique) représente un esprit. Les Amérindiens des Antilles accordaient beaucoup d'importance à leur nourriture et à la diète pour les purifier. Lors du rituel Cohoba, ils devaient se faire vomir avant d'ingurgiter les poudres hallucinogènes qui rapprochent des divinités.

Fragment de spatule à vomissements. Suazey, Martinique, XIIe - XVIe siècle après JC, os de lamebtin. 6,7 cm x 2,4 x 2,1. Photo Patrick Gries.

Fragment de spatule à vomissements. Suazey, Martinique, XIIe - XVIe siècle après JC, os de lamebtin. 6,7 cm x 2,4 x 2,1. Photo Patrick Gries.

Dénonciation sur un air d'accordéon

Un peu plus loin, je regarde cet accordéon divinatoire africain, en bois et plumes. Cet instrument était utilisé par un devin. Tout en jouant, il prononce les noms de ceux qui ont commis des mauvaises actions....

Galukoji, accordéon divinatoire. Culture Pende, Congo, 1920 - 1950. Bois, plumes, patine. 30 cm x 30. Musée Quai Branly, photo Claude Germain;

Galukoji, accordéon divinatoire. Culture Pende, Congo, 1920 - 1950. Bois, plumes, patine. 30 cm x 30. Musée Quai Branly, photo Claude Germain;

Toujours plus de présence

Dans toutes les cultures, pour activer les esprits, il faut avoir le code, un peu comme en informatique. Il faut donc du chant, des incantations ou des supplications, afin de réveiller" les fantômes ou éviter leurs maléfices. Beaucoup de statuettes, de sculptures, de pierres taillées seraient chargées d'une forte présence, selon les croyances populaires.

Le poète a toujours raison

L'artiste Gilbert Peyre présente une surprenante sculpture: une colonne, un buste, un miroir, une tête de poupée qui tourne et une bande son qui proclame "Poète vos papiers". J'entends également un rire d'enfant. C’est une œuvre qui me rappelle les surréalistes, lesquelles étaient d'ailleurs très intéressés par le spiritisme et la recherches de toutes sortes de présence à travers la rencontre inattendue de plusieurs objets, qui n'auraient jamais du se croiser. D'une certaine façon, cette manière de procédé est aussi une forme de rituel.

Nombreux nombrils

Je passe devant la cloche de verre de Stéphanie Solinas. Elle abrite plusieurs cadres de bois entourant des nombrils humains en silicone. Troublant...

Empathie

L'exposition continue de s'intéresser aux rapports entretenus entres les hommes et "les présences". Tiens le sol devient rouge vif, les murs aussi. J'entre dans "La vallée de l'étrange" de Masahiro Mori, pionnier de la robotique. Ce chercheur affirme que "plus une créature artificielle a forme humaine, plus elle crée de la curiosité, de l'empathie, de l'attachement; mais ceci est vrai jusqu'à un certain point". Passer un certain stade de ressemblance, c'est l'inverse. Elle déclenche un malaise, voir une vraie répulsion. Il situe sa "Vallée de l'étrange" entre l'animal en peluche et l'expression artistique de l'idéal humain. Dans cette "vallée", je découvre une grande table en bois, avec un homme  en cours de fabrication. Il a été réalisé en 2011 par Stan Wannet , ingénieur et artiste.Il aime redonner vie à des yeux, des mains, des hommes de bois et travaille souvent avec des animaux morts. L'artiste explore aussi le rôle joué par les micros mouvements dans l'empathie. Je lève la tête et me retrouve face à face avec des boites d'yeux animés... Et que penser de cette marionnette du Vanuatu ? Inquiétante ou pas ?

Marionnette : île de Malekula, Vanuatu, fougère arborescente, fibre végétales, crépi végétal, pigments, 41 cm x 22 x 32. Musée du Quai Branly, Paris. Photo Claude Germain

Marionnette : île de Malekula, Vanuatu, fougère arborescente, fibre végétales, crépi végétal, pigments, 41 cm x 22 x 32. Musée du Quai Branly, Paris. Photo Claude Germain

Micromouvements

Poursuivant ma petite analyse sur le rôle et l'interprétation des micromouvements, je vois ce robot bouddhique de Wang Zi Won, coréen du Sud. Un bouddha aux nombreux bras en mouvement. Cette sulpture possède une présence, une force étonnante."Je pense que les robots partagent la nature du Bouddha" souligne l'artiste.

Wang Zi Won : Buddha, Corée du Sud, 2015. Wang Zi Won.

Wang Zi Won : Buddha, Corée du Sud, 2015. Wang Zi Won.

Ressemblance

Puisque j'en suis aux robots très évolués, je continue. Les plus forts dans ce domaine, sont certainement les japonais. Minna Asada présente, sur un écran, ses robots à apparences humaines : plus vrai que vrai, troublantissime... Son robot Androïde CB2 est carrément gênant. Une jeune fille-robot déclare : "Je n'ai rien d'artificiel, je suis vrai". On a envie de la croire... C'est peut-être ça le pire...

A la maison

La dernière partie de l'exposition prolonge un peu l'expérience que j'ai vécu dans la "Vallée de l'étrange", à travers une maison témoin, sous la bannière générale : "De quoi voulons-nous nous entourer". Dans chaque pièce, le visiteur est confronté à une famille de créatures artificielles et souvent intéractives. Mais qui accueillir ? Qui repousser ? Le choix n'est pas toujours facile... La maison témoin possède un "salon anthropomorphique" dans lequel je vois une multitude d'objets, dont ce robot de divination. Il dit l'avenir en plusieurs langues (hindi,sanskrit et marathi), plutôt doué ce jeune homme, constitué de carcasses de jouets japonais. De nombreux robots comme celui-ci ont eu leurs heures de gloire à Bombay dans les années 90. Ils sont désormais utilisés dans les foires.

Bhaishyavani, robot de divination, fin du XXe. Musée du Quai Branly. photo Claude Germain.

Bhaishyavani, robot de divination, fin du XXe. Musée du Quai Branly. photo Claude Germain

Etrange compagne

Au Japon, une femme pointe son petit nez dans les soirées : la love doll. Cette poupée de compagnie, en silicone et entièrement articulée. Vu de loin, cette demoiselle pourrait passer pour une vraie jeune fille, d'ailleurs elle est présentée par ses constructeurs comme "compagne de substitution". Et toute poupée renvoyée à l'usine bénéficiera de funérailles dans un temple bouddhiste " précise la chercheuse Agnès Giard.

Tentacules

L'exposition se termine par trois œuvres d'un artiste néerlandais, Danny Van Ryswyk, qui s'intéresse aux métamorphoses surnaturelles. Durand son enfance, il a le souvenir d'avoir croisé un alien échappé d'une malle dans un grenier. Aujourd'hui il réalise d'étranges personnages, dont cette femme qui fait la moue et soulève avec délicatesse une de ses tentacules. Van Ryswyk commence par faire une sculpture de son personnage, puis il prend des photos. Après, il travaille l'aspect chromatique à l'aide d'un ordinateur. Je crois qu' André Breton et ses amis surréalistes auraient adorés ce cliché.

Danny Van Ryswyk : return of the Venusian, 2015. Impression pigmentaire sur papier coton Hahnemühle, 4( cm x 45. Danny Van Ryswyk.

Danny Van Ryswyk : return of the Venusian, 2015. Impression pigmentaire sur papier coton Hahnemühle, 4( cm x 45. Danny Van Ryswyk.

Observateur

Tiens, un robot à chapeau melon qui visite l'expo, bonjour monsieur... Il est né, en 2011, de la rencontre entre l'anthropologue Denis Vidal et le roboticien Philippe Gaussier. Je dois dire que la présence de cet humanoïde au musée suscite amusements et interrogations. Mais attention, ce monsieur est capable d'enregistrer tout ce qui se passe à côté de lui et d'en rendre compte. Il affiche également ses préférences artistiques et devrait aider à mieux comprendre notre cerveau. La visite prend un autre tour...

Denis Vidal et Philippe Gaussier : Berenson, robot amateur d'art. 2011. Base robotique, servomoteurs, moteurs,ordinateur,capteur, caméras, bois, vêtements. 176 cm x 55. Photo Cyril Zannettacci. .

Denis Vidal et Philippe Gaussier : Berenson, robot amateur d'art. 2011. Base robotique, servomoteurs, moteurs,ordinateur,capteur, caméras, bois, vêtements. 176 cm x 55. Photo Cyril Zannettacci.
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J'en ai visité des expositions, mais celle -ci est la plus difficile à résumer et la plus surprenante que j'ai vue depuis longtemps. Désormais, quand je regarderais un objet, je me demanderais si un dieu, un mort ou une part humaine ne se cacherait pas derrière ? En vérité, peut-être qu'un bon et nouveau dialogue avec les objets reste à inventer. Il faut faire vite car les créatures artificielles, capables de réfléchir, sont de plus en plus nombreuses... Un conseil : ne ratez pas cette présentation, allez donc chasser les fantômes...

 

Musée du Quai Branly

Mardi, mercredi,dimanche : de 11h à 19h.

Jeudi, vendredi, samedi : de 11h à 21.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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  • http://www.declic.photo Déclic Photo

    Plutôt original comme sculptures modernes et les clichés les mettent en valeurs. Ma préférences va aux sculptures de Wang Zi Won, à mi-chemin entre le Bouddhisme, l'Hindouisme et iRobot 😉

    • Thierry Hay

      Oui c'est très original en effet. Merci pour votre commentaire. Bonne journée et à bientôt. Thierry Hay