Les paysages sensibles et vibratoires de Paul Signac à la Fondation de l'Hermitage

Paul Signac : Saint-Tropez, le chantier naval et le phare, 1893. Lithographie réhaussée à l'aquarelle, 25,5 cm x 41. Photo Maurice Aeschimann.

A Lausane (Suisse), la Fondation de l'Hermitage présente jusqu'au 22 mai 2016, une collection prestigieuse d'oeuvres de Paul Signac, à travers l'exposition "Signac, une vie au fil de l'eau". 140 peintures, aquarelles et dessins illustrent la carrière étonnante et foisonnnante d'un peintre singulier, amoureux de la mer.

Comme le poinçonneur des Lilas de Gainsbourg faisait des petits trous, Signac peint des petits points. Dans toutes ses œuvres, il s'amuse à troubler notre perception via le pointillisme, mouvement artistique héritier de l'impressionnisme, qu'il crée avec Seurat. Les deux fondent également la Société des artistes indépendants dont Signac fut président. Le pointillisme a eu très peu de suiveurs et Signac reste un artiste totalement à part.

Paul Signac : Saint-Tropez, Fontaine des Lices, 1895. Huile sur toile, 65 cm x 81. Photo Maurice Aeschimann.

Paul Signac : Saint-Tropez, Fontaine des Lices, 1895. Huile sur toile, 65 cm x 81. Photo Maurice Aeschimann.

Le copieur et le maître

Paul Signac est né à Paris le 11 novembre 1863, ses parents sont commerçants. Très jeune, il perd son père. Il développe alors un esprit anticonformiste qui ne le quittera pas. Dès 1880, avec l'accord de sa mère, il quitte le lycée pour embrasser une vie d'artiste. A quinze ans, il se fait mettre à la porte d'une exposition Paul Gauguin : "On ne copie pas ici, monsieur". Heureusement, il continue à visiter les expositions et à dessiner les œuvres des peintres qui l'intéressent. Un jour de juin 1880, il regarde les toiles de Monet à "La Vie moderne".  C’est le déclic. "Qu'est-ce qui m'a poussé à faire de la peinture ? C’est Monet et l'aspect révolutionnaire de son œuvre" dit-il. En 1882, il commence à peindre, seul, mais très influencé par les impressionnistes.

Paul Signac : Soleil couchant sur la ville (étude), 1892. Huile sur bois,, 15,5 cm x 25. Photo Maurice Aeschimann.

Paul Signac : Soleil couchant sur la ville (étude), 1892. Huile sur bois,, 15,5 cm x 25. Photo Maurice Aeschimann.

L'amitié et l'amour

Deux ans plus tard, il rencontre Georges Seurat et cela va bouleverser sa vie. Désormais, il travaille en compagnie de Seurat et Pissarro, dont il épouse une cousine : Berthe Roblès. Signac hérite de sa grand-mère, avec l'argent il achète une toile de Cézanne : Vallée de l'Oise. Il la gardera toute sa vie. Signac a une passion dans la vie : la navigation. Il aime l'eau et les bateaux. En 1890, il séjourne à Saint Briac, où il peint une série de marines à la façon des impressionnistes. Dans cette toile ci-dessous, je trouve sa composition très architecturée, quasi géométrique. On dirait qu'il refuse la perspective et préfère un aspect beaucoup plus frontal, alors que le ciel, la mer et la plage se confondent : la magie des petits points...

Paul Signac : Les balises, opus 210, 1890. Huile sur toile, 65 cm x 81. Photo Maurice Aeschimann.

Paul Signac : Les balises, opus 210, 1890. Huile sur toile, 65 cm x 81. Photo Maurice Aeschimann.

Une technique très particulière

Une erreur est souvent commise : confondre impressionnisme et pointillisme. Ce n'est pas du tout la même chose, même si l'un a permis l'autre. L'idée d'appliquer sur la toile une succession de petites touches mélangées, revient aux impressionnistes. Mais les peintres pointillistes, eux, ne mixent pas leurs petites touches, ils appliquent leur petits points l'un à côté de l'autre. En fait, c'est le regard de l'observateur qui crée réellement l'image, en se reculant, et c'est toute l'étrangeté de la peinture pointilliste. A faire, c'est assez fastidieux et c'est peut-être pour ça qu'ils n'ont pas eu beaucoup d'héritiers... Braque et Klee, un peu... L'œuvre la plus marquante de ce style est " Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte "de Seurat, qui met au point la technique de la division des tons. Le public peut admirer le grand tableau, pour la première fois, entourée des œuvres de Signac, en mai 1886, lors de la VIIIe exposition impressionniste. En fait, la technique pointilliste est issue des théories scientifiques d'Eugène Chevreul, sur les phénomènes optiques et l'utilisation des couleurs complémentaires, qui permettent de faire vibrer la couleur. Signac retiendra la leçon. A partir de 1895, Signac conserve la technique pointilliste, mais remplace les points serrés par de minuscules rectangles. Ici, la lumière vibre sur le Mont Saint-Michel, il devient quasiment irréel. Contrairement à Seurat, les petits points ou les mini rectangles de Signac laisse largement passer l'émotion et c'est pour cela que je le préfère.

Paul Signac : Mont Saint-Michel. Brume et soleil, 1897. Huile sur toile, 46,7 cm x 55,5. Photo Maurice Aeschimann.

Paul Signac : Mont Saint-Michel. Brume et soleil, 1897. Huile sur toile, 46,7 cm x 55,5. Photo Maurice Aeschimann.

Coup de geule

Pour bien comprendre la technique singulière de Signac, il faudrait absolument rentrer dans le tableau et observer un détail. Hélas, j'ai l'interdiction de redécouper une image et de montrer le moindre détail. Dans le cas de ce peintre si particulier, je trouve ça complètement absurde.

Le Japonisme et le soleil de Saint-Tropez

En 1887, Signac peint en compagnie de Vincent Van Gogh. Un an plus tard; Van Gogh, Seurat et Signac exposent ensemble. Signac se rend à une exposition de l'artiste japonais Hiroshige. Il regarde très longuement les gravures japonaises. Mais en 1891, Signac est très marqué par la mort de son ami Georges Seurat. Il se lasse de Paris et des mondanités. En 1892, il arrive à Saint-Tropez à la barre de son bateau. Désormais il passe une partie de l'année dans le petit port et sa maison devient un lieu de vacances et rencontres pour de nombreux peintres : Matisse, Derain, Marquet, Cross. La lumière du sud pousse Signac à rendre ses coloris, encore plus vibratoires et sensibles. Dans cette oeuvre, il parvient à rendre vivant le doux clapotis d'un port méditérranéen.

Paul Signac : Port de Saint-Tropez, étude de reflets, 1894. Aquarelle, plume et encre de Chine, 10,2 cm x 17. Photo Maurice Aeschimann.

Paul Signac : Port de Saint-Tropez, étude de reflets, 1894. Aquarelle, plume et encre de Chine, 10,2 cm x 17. Photo Maurice Aeschimann.

Venise

En 1904 et 1908, Signac séjourne à Venise. Il est évident que cette ville d'eau, de lumière et de reflets ne le laissent pas indifférent. il y réalise cette belle toile. Le ciel occupe 70% du tableau, troué par un arc en ciel, dont le jaune éclaire toute la toile. Les petites touches rectangulaires bleues et rouges construisent les architectures. L'église au milieu à droite apparaît comme un deuxième soleil. Toute la majesté et la fragilité de Venise est là : une Sérénissime si lumineuse, si vulnérable. Je note que les pointes des gondoles, conduisent diectement l'oeil du visiteur vers l'arc en ciel central, tandis que le quai violet au premier plan, renforce la perspective.

Paul Signac : L'arc en ciel (Venise), 1905. Huile sur toile, 73 cm x 92. Photo Maurice Aeschimann.

Paul Signac : L'arc en ciel (Venise), 1905. Huile sur toile, 73 cm x 92. Photo Maurice Aeschimann.

Londres et le souvenir de Van Gogh

En 1909, il se rend à Londres et observe les toiles de Turner. Il est bien sur sensible aux brumes et brouillards du peintre anglais. A la même époque, il réalise cette aquarelle que je trouve pleine de fraicheur et ultra vivante. Avec quelques coups de pinceaux, il réussie un paysage où tout semble bouger. Je remarque le pourtour constitué de petits traits qui donnent l'impression d'un cadre, mais reprenne aussi le mouvement des vaguelettes, si bien que l'image ne se finit pas vraiment : subtil. Je note aussi le tourbillon dans le ciel, en haut à droite, qui me rappelle, un peu les ciels de Van Gogh.

Paul Signac : Constantinople, Yeni Djami, vers 1909. Aquarelle, plume et encre de Chine, 20,8 cm x 25,7. Photo Maurice Aeschimann.

Paul Signac : Constantinople, Yeni Djami, vers 1909. Aquarelle, plume et encre de Chine, 20,8 cm x 25,7. Photo Maurice Aeschimann.

La mort et les ports

Paul Signac est libertaire et pacifiste, il est effondré par la première guerre mondiale. Il s'installe à Antibes où il voit souvent une vieille connaissance : Bonnard. A partir de 1929, il sillonne la France, dans le but d'en représenter les ports. Il réalise ainsi un album relié, comprenant une centaine d'aquarelles. Après un court séjour en Normandie et en Corse, Signac décède à Paris en avril 1935. Il a 72 ans.
Cette exposition présente les toiles collectionnées par une famille de passionnée. Elle possède un des plus grands ensembles d'œuvres de Paul Signac, des premiers tableaux impressionnistes aux dernières aquarelles. Cette présentation est donc rare et mérite une petite visite. Signac réussie une étrange prouesse : il s'inspire de recherches scientifiques, adopte une pratique très stricte, sans que cela ne diminue en rien, le caractère émotionnel de son œuvre. Je suis touché par ses paysages lumineux et sensibles, qui vibrent sans cesse, comme une plume au vent.

Paul Signac : La baie (Saint Tropez), vers 1908. Aquarelle et encre de Chine, 20,8 cm x 25,7. Photo Maurice Aeschimann.

Paul Signac : La baie (Saint Tropez), vers 1908. Aquarelle et encre de Chine, 20,8 cm x 25,7. Photo Maurice Aeschimann.

Fondation de l'Hermitage : 2 route du Signal. 1000 Lausane.

Du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Entrée : CHF 18 (Possibilité de payer en euros).