Exposition Villa Flora au musée Marmottan : une vie, une passion, une collection

La famille Hahnloser, vers 1902-1903. De gauche à droite : Hans, Hedy, Lisa, Arthur. Archives Villa Flora.

Le musée Marmottan Monet  présente jusqu'au 07 février 2016, l'incroyable collection du couple suissse Arthur et Hedy Hahnloser-Bühler : 75 chefs-d'oeuvres à découvrir et ... une maison.

Entre 1905 et 1936, le couple suisse Arthur et Hedy Hahnloser acquièrent des œuvres importantes de Vallotton, Bonnard, Vuillard, Redon, mais aussi de leurs précurseurs : Manet, Van Gogh, Cézanne. Il est ophtalmologiste, elle a suivie des cours de peinture à Munich.Tout commence avec une maison, bourgeoise et cossue, acquise après un héritage. Elle devient vite un lieu d'échanges pour les amateurs d'art soucieux de nouveautés artistiques et un nid pour accueillir des tableaux toujours plus nombreux. Le couple devient vite l'ami des artistes. La maison Villa Flora est un lieu de passage, d'échanges, un show room perpétuel des plus grandes évolutions picturales du début du XXe siècle. Hedy et Arthur Hahnloser aiment côtoyer les artistes et vivre pour l'art. Cette maison, claire et sobre, en opposition avec les vrais faux petits châteaux très en vogue à l'époque, la voici, peinte par un artiste suisse : Henri Manguin. C'est donc là, dans cette grande demeure, que tableaux et artistes trouvent refuge.

Henri Manguin: "La Fora, Winterthur - 1912. Huile sur toile, 76 cm x 96. Hahnloser / Jaeggli Stiftung, Winthertur. Photo Reto Pedrini, Zurich. Adagp, Paris 2015.

Henri Manguin: "La Fora, Winterthur - 1912. Huile sur toile, 76 cm x 96. Hahnloser / Jaeggli Stiftung, Winthertur. Photo Reto Pedrini, Zurich. Adagp, Paris 2015.

Dans la famille Giacometti : le père

 Arthur et Hedy Hahnloser se passionnent en premier lieu pour les artistes suisses, normal. Ils achètent des toiles du père d'Alberto Giacometti : Giovanni Giacometti, lequel leur présente un autre artiste : Ferdinand Hodler, preuve que la vie des collectionneurs est comme celle des artistes, faîte de rencontres... J'entre dans l'exposition et je découvre ce petit tableau de Giacometti-père, des fleurs réalisées avec une touche vibrionnante et fébrile. Ce n'est pas souvent que j'ai l'occasion de voir un tableau du père du créateur de "L'homme qui marche".

Giovanni Giacometti : Dahlias et raisins, 1908. Huile sur toile, 50,7 cm x 61,3. Collection particulière, Villa Flora, Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zurich.

Giovanni Giacometti : Dahlias et raisins, 1908. Huile sur toile, 50,7 cm x 61,3. Collection particulière, Villa Flora, Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zurich.

 Montagnes singulières

 A côté, un beau paysage de Ferdinand Hodler : lignes appuyées, couleurs claires, composition en aplat à la japonaise. A l'époque où les Hahnloser acquièrent des œuvres d'Hodler, le style de ce peintre est très loin de faire l'unanimité en suisse. Il faut dire qu'il conçoit ses paysages d'une façon très singulière et très personnelle, la preuve :

Ferdinand Hodler : Le lac Léman avec les Alpes savoyardes, vers 1905. Huile sur toile, 6à cm x 80. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zurich.

Ferdinand Hodler : Le lac Léman avec les Alpes savoyardes, vers 1905. Huile sur toile, 6à cm x 80. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zurich.

 Le symbole de l'arbre

 Il y a beaucoup de monde dans les petites salles du musée. Je passe dans une autre pièce aux murs violets et à la moquette vert olive. J'aperçois un cerisier en fleur d'Hodler. Ce serait, m'explique t'on, le premier tableau collectionné par le couple Hahnloser et il aurait valeur de symbole. Il représenterait le début d'une collection appelée à grandir...

 Vallotton : ami et conseiller

 Les regards et les goûts du couple Hahnloser évoluent, d'ailleurs comment pourraient-ils ignoraient ce qui se passe à Paris ? Ils prennent donc fait et cause pour les nabis et les fauves installés en France : Félix Vallotton, Pierre Bonnard, Edouard Vuillard etc. Le couple vient régulièrement à Paris où ils fréquentent les grandes galeries, mais ils préfèrent avoir directement affaire avec l'artiste. En 1908, Arthur et Hedy Hahnloser rendent visite à Vallotton dans son atelier. Aussitôt, ils lui achètent la "Baigneuse de face". Ils ont avec ce peintre de fréquents échanges épistolaires et commencent à collectionner ses tableaux dont le fameux "La blanche et la noire". Il est présent dans cette exposition et je l'avais déjà vu lors de la grande exposition sur Vallotton au Grand Palais. C’est une œuvre surprenante qui rappelle bien sûr l'Olympia de Manet, mais qui ose changer un peu les rôles entre les personnages. Cette fois ci, la femme noire est assise sur le lit, elle porte un madras rouge sur la tête et une cigarette à la bouche. Elle ose être elle-même, en toute liberté et affirme une forte personnalité. Devant elle, sur le lit, une femme blanche nue, le sexe tourné vers l'observateur, est alanguie. Mais que veut dire exactement ce tableau plein de mystères ? Vallotton a-t-il voulu mettre l'accent sur une évolution des mœurs : une liaison entre ces deux femmes ?

Félix Vallotton : La Blanche et la Noire, 1913. Huile sur toile, 114 cm x 147. Hahnloser /Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zurich.

Félix Vallotton : La Blanche et la Noire, 1913. Huile sur toile, 114 cm x 147. Hahnloser /Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zurich.

 Vallotton : focus sur Arthur

 En 1936, Hedy Hahnloser publie une vaste monographie sur Vallotton et ses amis. De son côté Vallotton peint dès 1909 un portrait du docteur Hahnloser, dans lequel il n'a pas l'air commode : regard noir, moustache fière. Je remarque que l'artiste à particulièrement soigné le traitement des mains sur lesquels je peux voir les veines, l'alliance est elle aussi bien mise en valeur. Les couleurs sont sobres, gris, noir, blanc. Je me souviens que Vallotton a commencé comme graveur, utilisant uniquement le noir et le blanc. Ceci explique cela.

Félix Vallotton : Le Docteur Arthur Hahnloser, 1909. Huile sur toile, 80 cm x 62,3. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini.

Félix Vallotton : Le Docteur Arthur Hahnloser, 1909. Huile sur toile, 80 cm x 62,3. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini.

 Vallotton ou le paysage moderne

Comme les Hahnloser, Vallotton se rend souvent dans le midi. Là bas, il réalise cet étonnant paysage qui me semble être une toile abstraite avant l'heure : les pierres déchiquetées en bas de la toile, la masse de la mer bleu vif et turquoise, la minuscule voile rouge et les montagnes violettes, brillantes sous une lumière rasante. Toute la composition est aplatie, comme si l'artiste tenait à nous signaler que l'important est la peinture, rien d'autre : quelle modernité !

Félix Vallotton : L'estérel et la baie de Cannes, 1925. Huile sur toile, 54 cm x 65. Collection particulière, Villa Flora. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zürich

Félix Vallotton : L'estérel et la baie de Cannes, 1925. Huile sur toile, 54 cm x 65. Collection particulière, Villa Flora. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zürich

 L'ami Bonnard

 Le couple Hahnloser est déjà propriétaire d'une vingtaine d'œuvres de Pierre Bonnard, quand il fait la connaissance de l'artiste en 1916. Le peintre, champion de la touche fébrile et colorée, vient pour une exposition inaugurale du Kunstmuseum et il loge à la Villa Fora. Une amitié naît et se renforce au fil des ans. Un jour, Hedy Hahnloser offre à Pierre Bonnard un bouquet d'iris et de soucis. Le peintre le place dans un pot provençal et le peint. Quelques temps plus tard, la collectionneuse s'étonne et regrette que l'artiste ait choisi de représenter les fleurs déjà fanées. "C'est précisément ce qui m'intéresse" précise Bonnard. En fait, l'artiste a voulu souligner l'écoulement du temps, la vie qui passe. L'art, seul capable de se moquer des horloges...? J'observe les couleurs douces, la touche du pinceau qui virevolte comme un rayon de lumière. Ce n'est pas la réalité qui intéresse Bonnard, mais la création d'une atmosphère particulière et mystérieuse. Dans le tableau ci dessous, la nature morte sur la table occupe plus de la moitié de la toile, le personnage en orange semble perdu dans ses pensées. Et que veut dire cette chaise vide à côté. J'ai l'impression que Bonnard veut inviter le spectateur à aller s'asseoir; à moins qu'il ne souhaite, simplement, favoriser notre inventivité... Le tableau aurait donc la même fonction qu'une bande annonce de cinéma : à nous d'imaginer le film.

Pierre Bonnard : La carafe provençale (Marthe Bonnard et son chien Ubu), 1915. Huile sur toile, 63 cm x 65. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zürich. Adagp, Paris 2015.

Pierre Bonnard : La carafe provençale (Marthe Bonnard et son chien Ubu), 1915. Huile sur toile, 63 cm x 65. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zürich. Adagp, Paris 2015.

 
Face à la mer

Je retrouve la même caractéristique dans ce petit tableau : Débarcadère. Les personnages fondent au soleil comme des bougies, la mer envahit plus de la moitié du tableau alors des nuages violets et beiges courent vers l'horizon. Mais Bonnard n'est pas satisfait, il rajoute à gauche une structure jaune qui vient rééquilibrer l'œuvre. Elle offre aussi l'intérêt de renforcer le mystère : que regardent vraiment ces jeunes filles ? Un bateau ? Une passerelle ? Autre chose ?

Pierre Bonnard : Débarcadère (ou l'embarcadère de Cannes), 1928 - 1934. Huile sur toile, 43,5 cm x 56,5. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini. Adagp, Paris 2015.

Pierre Bonnard : Débarcadère (ou l'embarcadère de Cannes), 1928 - 1934. Huile sur toile, 43,5 cm x 56,5. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini. Adagp, Paris 2015.

  Japonisme, couleurs et miroirs

 Comme beaucoup d'autres artistes de cette époque, Bonnard est très marqué par l'art japonais. Cela se voit nettement dan ce tableau : "Effet de glace ou le TUB". Bonnard affectionne les effets de miroirs, cela renforce encore le jeu entre illusion et réalité. Mais qu'est -ce-donc exactement qu'une réalité ? Grand sujet philosophique... Dans cette œuvre Bonnard fait exprès de couper les bords du tableau, comme dans les estampes japonaises, très à la mode en ce début de XXe siècle. L'artiste force le spectateur à tordre son regard pour observer le personnage, tandis que les objets au second plan, en biais, renforce le déséquilibre général et les incertitudes de l'observateur. Cette toile est un vrai concentré d'innovations : J'adore.

Pierre Bonnard : Effet de glace ou Le tub, 1909. Huile sur toile, 73 cm x 84,5. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zürich. Adagp, Paris 2015.

Pierre Bonnard : Effet de glace ou Le tub, 1909. Huile sur toile, 73 cm x 84,5. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zürich. Adagp, Paris 2015.

   Vuillard : poésie intime

 L'exposition propose une toile étonnante et séduisante de Vuillard : la partie de dames : une scène en plongée dans laquelle les personnages semblent se fondre dans le sol. Je reste très longtemps devant ce tableau. Les Hahnloser achètent plusieurs oeuvres de Vuillard à la galerie Bernheim-jeune. Dans la villa Fora, les tableaux s'entassent jusque dans la salle d'eau. La collection grandit... grandit.... grandit...

Hedy Hahnloser dans la galerie de tableaux de la Villa Flora, vers 1943-1944. Photo Willy Maywald. Archives Villa Flora. Adagp, Paris 2015.

Hedy Hahnloser dans la galerie de tableaux de la Villa Flora, vers 1943-1944. Photo Willy Maywald. Archives Villa Flora. Adagp, Paris 2015.

 Mysticisme et couleurs

Arthur et Hedy Hahnloser voient en Odilon Redon un précurseur de Bonnard et Vallotton, car Redon cultive lui aussi le mystère et les questionnements. Les travaux de Redon occupent une place à part dans la collection. Hedy est très sensible au "charme mystique" des œuvres d'Odilon Redon. Le couple rencontre l'artiste dans son atelier en 1913. J'observe ce bateau rouge, symbole de la traversée de la vie, sous une lumière douce mais étrange. Odilon Redon serait parfait pour illustrer l'œuvre de Freud...

 

Odilon Redon : Le bateau rouge, vers 1910. Huile sur toile, 54 cm x 73. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zûrich.

Odilon Redon : Le bateau rouge, vers 1910. Huile sur toile, 54 cm x 73. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zûrich.

   Grands précurseurs

 Afin de renforcer la cohérence de leur collection exceptionnelle, le couple s'intéresse aussi aux grands précurseurs de leurs artistes préférés. Je me retrouve donc face à deux chefs-d'œuvres. Face à moi, l'Amazone de Manet. Ce tableau, un des derniers de Manet, est traité à la manière d'une esquisse, pour renforcer l'impression de liberté. Et cela colle parfaitement au sujet, car Manet peint ici une femme impressionnante, solitaire, libre et fière de l'être.

Edouard Manet : Amazone, 1883. Huile sur toile, 114cm x 86. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zûrich.

Edouard Manet : Amazone, 1883. Huile sur toile, 114cm x 86. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zûrich.

 Van Gogh : totale émotion

 Oh là là, à côté, j'aperçois "Le Semeur "de Van Gogh : il me semble que le sol va avaler le personnage qui sème au centre. La perspective rappelle fortement l'art japonais, chaque touche de ce tableau, porte en elle une émotion incroyable. Van Gogh donne là un paysage intérieur, son combat pour l'art et la maîtrise de ses émotions. Ce paysan n'est-il pas le symbole de l'Art ou de Van Gogh, l'artiste, créant face à un océan de doutes ?

Vincent van Gogh : Le Semeur, 1888. Huile sur toile, 72 cm x 91,5. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zûrich.

Vincent van Gogh : Le Semeur, 1888. Huile sur toile, 72 cm x 91,5. Hahnloser / Jaeggli Stiftung. Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zûrich.

Je dois confesser que ne connaissais pas du tout la collection Hahnloser. Elle contient des œuvres à ne pas rater et rarement montrées. Une fois de plus, le musée Marmottant réussit sa scénographie et son accrochage. Cette exposition où l'art et la vie se confondent, raconte l'histoire d'un couple passionné, curieux, intuitif, engagé. C’est une belle histoire d'amour et un magnifique témoignage de créations et d'innovations artistiques. Je sors de ce musée hors du temps, un rayon de soleil éclaire le square devant, j'ai l'étrange impression d'être dans un Bonnard... ou presque...

 

Musée Marmottan Monet : 2 rue Louis-Boilly. 75016 Paris.

Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Nocturne le jeudi jusqu'à 21h.

Entrée : 11 euros / TR : 6,50.

 

 

 

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Publié par Thierry Hay / Catégories : A voir
  • Pingback: Exposition Villa Flora au musée Marmotta...()

  • ALBERTI

    Ces commentaires simples, compréhensibles et éclairés+ ceux de France info : envie d'y aller.
    Yolande

    • Thierry Hay

      Oh ça, ça me fait très plaisr. Merci.

  • Pingback: Rendez-vous à la Villa Flora – jeudi 1er octobre 19h30 | So Cute So Culture()

  • Danièle Teisseire

    Votre sensibilité et vos commentaires me touchent particulièrement
    lorsque vous regardez les toiles de Bonnard.
    Je serais heureuse de vous accueillir à "Ma Roulotte"........

  • marie janis

    En cherchant des renseignements sur Jitish Kallat, je vous découvre. Que votre site est clair, sans falbalas ni blablas... l'Art à l'état pur! Merci à vous

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  • cecile meaulard

    J'ai vu cette exposition hier.Grace à vos explications et votre coup d’œil, j'ai été particulièrement touchée par certaines œuvres. Merci.

  • Lemer

    Merci pour ce bel article.
    Je ne sais pourquoi il y a deux reproductions qui n'apparaissent pas à l'écran de l'iPad.
    Merci de remédier.
    Bien cordialement.

  • meaulard

    Merci pour votre éclairage qui m'a permis de vivre cette exposition de manière plus intime. C'est un peu comme si j'avais rendez-vous avec les toiles sur lesquelles vous avez attiré l'attention.Merci encore. Cécile