Les surprises et secrets du vitrail contemporain à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine

Serge Poliakoff / atelier Simon Marq : Composition bleue ( détail). Vitrail, panneau d'exposition, 1963. Adagp, Paris 2015. Photo C. Devleeschauwer.

La Cité de l'Architecture et du Patrimoine à Paris présente jusqu'au 21 septembre 2015 l'exposition : "Chagall, Soulages, Benzaken... Le vitrail contemporain". 130 oeuvres réunies, 44 édifices représentés. L'occasion de découvrir l'évolution historique et la fertilité créatrice d'une trentaine d'artistes majeurs de la seconde moitié du XXe et du XXIe siècle. Jeux de couleurs et de lumières. Visite.

Une grande partie de l'Histoire de l'Art pourrait, sans doute, se résumer au souci de capturer la lumière et d'en saisir son mystère, sa spiritualité et son symbolisme. Du clair obscur du Caravage aux lumières diffuses des vidéos de Bill Viola, cela saute aux yeux de l'observateur. Pourtant, alors que vitrail est l'art par excellence d'accaparer la lumière, les expositions sur ce thème sont rarissimes. La dernière présentation sur le vitrail contemporain remonterait à 1969.

Alors, quand j'apprends que la Cité de l'Architecture et du Patrimoine propose une exposition sur le vitrail de 1945 à nos jours, je m'y rends immédiatement. J'entre par l'immense porte situé sur la place du Trocadéro. Pour rejoindre la salle d'exposition, je dois suivre un long couloir aux murs gris et au sol fuchsia mal ajusté. J'ai l'impression de débarquer dans une boîte de nuit plutôt moyenne... Mais non, j'arrive dans une magnifique et immense salle voûtée aux pierres apparentes.

Vue générale de l'exposition "Chagall, Soulages, Benzaken ... Le vitrail Contemporain", 2015. Courtesy Cité de l'Architecture et du Patrimoine.

Vue générale de l'exposition "Chagall, Soulages, Benzaken ... Le vitrail Contemporain", 2015. Courtesy Cité de l'Architecture et du Patrimoine.

Préliminaire

Pour exposer les vitraux originaux, il aurait fallu, bien souvent, les retirer des lieux de culte. Cela est impossible. Il a donc été fait des répliques, souvent réalisées par le maître verrier qui a conçu les originaux. Mais cela a un avantage. Pour une fois, les œuvres sont placées à hauteur d'yeux. Quant aux cartons et dessins préparatoires présentés, ils sont originaux.

Les mystères de la couleur

Dès que je pénètre dans la grande salle, je me retrouve face à une œuvre circulaire multiple de Marc Chagall, datant de 1964. Elle représente Moïse recevant les tables de loi, mais aussi Jérémie et l'exode du peuple juif. Dans son art du vitrail, Chagall prouve une nouvelle fois son talent de coloriste : des bleus extraordinaires rehaussés de quelques touches de vert et d'orange. Cette rosace, l'originale, est à la cathédrale Saint Etienne de Metz. Cet édifice a reçu la première commande de vitraux d'avant-garde pour un monument historique avec des œuvres demandées à Villon (1957), Bissière et Chagall (1964). Voici la maquette de Chagall.

Marc Chagall : maquette pour la baie 9, baie nord du déambulatoire de la cathédrale Saint-Etienne de Metz (Moselle). Adagp, Paris, 2015. Chagall / RMN-Grand Palais (musée Marc Chagall / Photo Gérard Blot.

Marc Chagall : maquette pour la baie 9, baie nord du déambulatoire de la cathédrale Saint-Etienne de Metz (Moselle). Adagp, Paris, 2015. Chagall / RMN-Grand Palais (musée Marc Chagall / Photo Gérard Blot.

Audace

Bizarrement, le vitrail est un art monumental mal connu. Au XIX siècle, l'art du vitrail est un peu caricatural et sclérosé : des Saint Pierre et Saint Paul à la chaîne... Après la deuxième guerre mondiale, le bilan est clair : beaucoup de grandes verrières d'églises et de cathédrales sont détruites. L'Etat fait donc appel à des artistes contemporains, croyants ou pas. C'est le grand renouveau de l'art du vitrail. Manessier ose le premier vitrail non figuratif dans l'église des Bréseux (Doubs). A l'époque, ce vitrail choque et compte de nombreux détracteurs

Alfred Manessier / atelier Lorin : Paysage bleu, 1963. Réplique du vitrail de la baie sud du choeur de l'église Saint-Michel, Les Bréseux. Adagp, Paris 2015. Photo  C. Devleeschauwer.

Alfred Manessier / atelier Lorin : Paysage bleu, 1963. Réplique du vitrail de la baie sud du choeur de l'église Saint-Michel, Les Bréseux. Adagp, Paris 2015. Photo C. Devleeschauwer.

Les verres de Nevers

Un des gros chantiers de l'après guerre est celui de la cathédrale de Nevers : 1052 m² de vitraux, le plus grand emplacement de vitraux contemporains d'Europe. Les travaux durent 30 ans. Dès 1962, on fait appel à Jean Bazaine et Alfred Manessier : projet abandonné. En 1973, Raoul Ubac est appelé pour les fenêtres du chœur roman. Il propose des vitraux abstraits, rythmés, qui s'inspirent des paysages environnants.

La commission du vitrail

Après son élection en 1981, François Mitterrand reprend une idée de Malraux, et demande à Jack Lang de créer une commission du vitrail. L'épopée du renouveau des vitraux de Nevers se poursuit, elle dure jusqu'en 1987. Cette année là, Markus Lupertz présente son projet pour le déambulatoire, mais ses œuvres sont jugées trop tristes par le clergé. Pour ce chantier gigantesque, cinq artistes vont se confronter et tenter de faire bouger la technique complexe du vitrail : Raoul Ubac, Jean Michel Alberola, Claude Viallat, François Rouan et Gottfried Honegger. Cet artiste présente un travail qui reprend la courbe des architectures et l'impose comme un signe qui traverse le temps. Mais ce quart de cercle m'évoque aussi la rencontre entre l'humanité et le spirituel. Vaste programme... Mais le vitrail, en fait, n'est pas cela ?

Gottfried Honegger : Sans titre, maquette de vitrail, fenêtres hautes de la nefde la cathédrale de nevers, vers 1988-1990. DR / CNAP / photo Yves Chenot.

Gottfried Honegger : Sans titre, maquette de vitrail, fenêtres hautes de la nefde la cathédrale de nevers, vers 1988-1990. DR / CNAP / photo Yves Chenot.

Intelligence et joie

J'observe un carton de travail, à taille réelle, de Viallat. Il prend toute sa place au fond de l'exposition. Comme toujours avec Viallat, ça paraît simple mais cela ne l'est pas tant que ça. Il y a quelque chose de joyeux et de spatial dans la partie supérieure.

Vue générale de l'exposition, au fond : carton de Claude Viallat pour les baies hautes du choeur de la cathédrale de Nevers, vers 1988 - 1993. Adagp, Paris 2015. Courtesy Cité de l'Architecture et du Patrimoine.

Vue générale de l'exposition, au fond : carton de Claude Viallat pour les baies hautes du choeur de la cathédrale de Nevers, vers 1988 - 1993. Adagp, Paris 2015. Courtesy Cité de l'Architecture et du Patrimoine.

Croisements

Je regarde également la technique de pseudo tressage de François Rouan. Avec les jeux de lumière, j'ai l'impression d'être face à un kaléidoscope. C'est un gros oeuf plein de vie, dans lequel les formes des verres jouent avec les structures architecturales.

François Rouan : sans titre, maquette au 1/10 d'une baie du bas côté sud de la nef de la cathédrale de Nevers, 1988. Adagp, Paris 2015. CNAP / Photo Yves Chenot.

François Rouan : sans titre, maquette au 1/10 d'une baie du bas côté sud de la nef de la cathédrale de Nevers, 1988. Adagp, Paris 2015. CNAP / Photo Yves Chenot.

Formes blanches

Jean Michel Alberola est le seul artiste figuratif du projet Nevers. Pour cette oeuvre, il imprime une gravure entourée de formes blanches. Je reste longtemps devant ce verre à la composition surprenante. Ce félin, entouré de formes blanches inattendues, s'impose tout de suite. Ce vitrail allie modernité et respect des traditions. Le jeu de courbes, derrière, suggère un paysage, toutes saisons confondues, alors que le panneau jaune à gauche, éclate comme un soleil. Décidément, je trouve que ce guépard en impose.

Jean-Michel Alberola / Ateliers Duchemin : La création du monde (détail d'un guépard), vitrail panneau d'essai d'une baie du déambulatoire de la cathédrale de Nevers, vers 1998-1999. Adagp, Paris 2015.

Jean-Michel Alberola / Ateliers Duchemin : La création du monde (détail d'un guépard), vitrail panneau d'essai d'une baie du déambulatoire de la cathédrale de Nevers, vers 1998-1999. Adagp, Paris 2015.

A la recherche du verre qui vibre

Pour l'abbaye de Conques, Soulages travaille sur le verre pendant six ans. Il veut obtenir un verre aussi transparent que l'albâtre et jouer sur les diagonales, afin de saisir toutes les nuances de la lumière.

Pierre Soulages : carton pour l'église abbatiale Saint Foy de Conques, 1988. Adagp, Paris 2015. Phto Thierry Estadieu / Studio Méravilles, musée Soulages, Rodez.

Pierre Soulages : carton pour l'église abbatiale Saint Foy de Conques, 1988. Adagp, Paris 2015. Phto Thierry Estadieu / Studio Méravilles, musée Soulages, Rodez.

Bleu absolu

Je m'arrête devant un vitrail de Poliakoff qui offre une variété de bleus absolument incroyables. C'est la réunion du ciel et d'un océan, un résumé du monde et de sa force spirituelle.

Serge Poliakoff / atelier Simon Marq : Compsition bleue . Vitrail, panneau d'exposition, 1963. Adagp, Paris 2015. Photo C. Devleeschauwer.

Serge Poliakoff / atelier Simon Marq : Compsition bleue . Vitrail, panneau d'exposition, 1963. Adagp, Paris 2015. Photo C. Devleeschauwer.

Petit écran

La scénographie de l'exposition est classique : un grand rectangle blanc courbé au centre sur lequel sont accrochés les œuvres, le reste est fixé sur les murs. Les organisateurs ont eu la bonne idée d'installer une multitude de petits écrans, sur lesquels le visiteur peut admirer les œuvres in situ. J'aurais, pour ma part, préféré des écrans beaucoup plus grands afin de mieux ressentir l'œuvre dans son édifice. Mais bon ... Je poursuis ma visite.

Vanité

Carole Benzaken est née en 1964 à Grenoble, lauréate du prix marcel Duchamp en 2004. Elle revendique haut et fort une figuation volontairement banale. Dès les années 90, elle devient célèbre avec une série sur les tulipes. Il est évident que, si ces fleurs ressemblent à des pages de catalogue de vente, elles symbolise aussi une forme moderne de vanité, reprenant ainsi un thème traditionnel de l'Histoire de l'Art. Une réflexion sur la fragilité de la vie a toute sa place dans un lieu de culte, alors lorsqu'elle réalise des vitraux dans une église de l'Essonne, elle impose des tulipes qui symbolisent beauté, pureté de la nature et vulnérabilité...

Carole Benzaken / Ateliers Duchemin : vitrail de l'église Saint Sulpice de varennes-jarcy, 1997-2000. Adagp, Paris 2015. Photo Harry Brejat.

Carole Benzaken / Ateliers Duchemin : vitrail de l'église Saint Sulpice de varennes-jarcy, 1997-2000. Adagp, Paris 2015. Photo Harry Brejat.

Traces et alerte rouge

Sarkis est un artiste arménien. Il présente un travail sur la mémoire et la trace. Il demande à son équipe de verriers, de laisser leurs empreintes sur le verre, à la façon d'une grotte préhistorique. Pour ce faire, il a fallu qu'ils trempent leurs doigts dans un jaune d'argent (chlorure ou sulfure d'argent). Le résultat illustre bien une relation au temps. Pour son œuvre, Aurélie Nemours, elle, cherche un verre d'un rouge extrême. Elle finit par le trouver : celui des feux rouges de la SNCF. Et oui...  Elle rajoute, avec son maître verrier, quelques lignes de plomb et obtient ce vitrail beau et simple.

Aurélie Nemours : panneau d'essai pour le prieuré de Salagon à Mane (Alpes-de-Haute-Provence). Adagp, Paris 2015. Photo C. Devleeschauwer;

Aurélie Nemours : panneau d'essai pour le prieuré de Salagon à Mane (Alpes-de-Haute-Provence). Adagp, Paris 2015. Photo C. Devleeschauwer;

Fantômes de cristal

Pascal Convert, auteur du monument aux fusillés du mont Valérien, présente dans l'abbatiale de Saint Gildas des bois des vitraux étranges, inspirés des photos d'enfants aliénés, du XIXe siècle. Je regarde une silhouette d'enfant, qui vous impose le silence et crée un certain malaise. Pour obtenir cet étonnant résultat, les maîtres verriers Jean-Dominique Fleury et Olivier Jumeau ont fait fondre des débris de cristallerie. Ce vitrail, comme tous les autres présentés, montre combien cet art, très spécial, est un travail collectif. Cela déroute certains artistes, cela en séduit beaucoup d'autres. Sans une technique particulière, les enfants de Convert n'auraient peut-être pas autant de force.

Talon aiguille

Georg Etlle est un créateur allemand. Il commence par l'abstraction, puis vient à la figuration. Pour l'église Saint-Bernard de la ville de Romans dans la Drôme, il réalise un très étrange vitrail qui en a choqué quelques uns. Le thème est l'apocalypse mais j'observe Dieu en talon aiguille (éléments centraux en jaune), distribuant l'eau et les fruits de l'arbre de vie. L'humour au sein d'un vitrail : plutôt rare..

Georg Ettle : étude pour les vitraux de la collégiale Saint- Bernard de Romans-sur-Isère (Drôme), 1997. DR / CNAP. Adagp, Paris 2015.

Georg Ettle : étude pour les vitraux de la collégiale Saint- Bernard de Romans-sur-Isère (Drôme), 1997. DR / CNAP. Adagp, Paris 2015.

Civil

Cette exposition a un autre un intérêt, elle prouve que l'art du vitrail n'est pas réservé aux édifices religieux et qu'il a toute sa place dans les bâtiments civiles. Malheureusement, les exemples sont rares. La ville de Paris, dans un gymnase du XVe arrondissement, et celle de Troyes ont osé. A Troyes, Udo Zembok installe ses œuvres dans un parking.

Udo Zembok / atelier Parot, vitraux pour le parc de stationement de la cathédrale à Troyes, 2007. Udo Zembok / Atelier Parot.

Udo Zembok / atelier Parot, vitraux pour le parc de stationement de la cathédrale à Troyes, 2007. Udo Zembok / Atelier Parot.

Plus j'y réfléchis, plus je me dis que les maires devraient oser le vitrail dans leur ville.

Quel avenir ?

Cette exposition aurait pu avoir une scénographie beaucoup plus audacieuse, car un vitrail est toujours quelque chose d'exceptionnel. Il fait appel à nos sens, à notre esprit et peut-être même à notre âme. Les ressources et les différentes combinaisons offertes par les verres et tous les matériaux de transparence devraient assurer, normalement, un bel avenir à l'art du vitrail. En ce qui me concerne je l'espère. De plus, à chaque fois qu' un artiste est confronté à la technique du verre et au savoir faire d'un maître verrier, il avance. C'est donc une excellente chose... Et pourquoi pas, tous les cinq ans, un salon du vitrail contemporain? Allez, je jette cette bouteille à la mer...

Cité de l'Architecture et du Patrimoine 1 place du Trocadéro 75016 Paris.

Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11h à 19h, le jeudi jusqu'à 21h.

Entrée : 9 euros / TR : 5.