Velazquez : le souffle de la modernité et l'assurance du classicisme

José Lopez-Rey, Odile Delenda, Wildenstein Institute : "Vélazquez l'oeuvre complet". Taschen / Museo National del Prado / Velazquez : La reddition de Breda, 1634 - 1635 ( détail). Musée National du Prado.

Les éditions Taschen publient un livre-événement sur un peintre universel qui sera l'artiste de l'année 2015 : Velazquez. 

L'année 2015 sera bien celle de Velazquez, avec une grande exposition au Grand Palais à partir du 25 mars. Mais dès aujourd'hui, les éditions Taschen publient un livre remarquable sur le fond comme sur la forme : "Vélazquez, l'oeuvre complet". Il est gigantesque (39,5 cm x 29) et les reproductions sont excellentes. Les auteurs sont José Lopez-Rey, professeur, chercheur et spécialiste de la peinture espagnole qui a déjà publié plusieurs ouvrages sur le peintre, et Odile Delenda, professeur à l'école du Louvre, chargée de recherche au Wildenstein Institute de Paris. Si tant de chercheurs et de peintres se passionnent pour le travail de Velazquez, c'est qu'il pratique sans cesse une "re-création" selon le mot de José Lopez-Rey. Velazquez, malgré une apparence très classique, construit sans arrêt une nouvelle réalité artistique. Il est un vrai novateur. Voilà pourquoi Manet le considère comme "le plus grand peintre de tous les temps" et pourquoi Picasso réalise plus d'une quarantaine de versions des "Ménines". Monet, Renoir, Degas, Dali, Bacon, tous se sont intéressés de près à Vélasquez. Un artiste aussi important mérite bien un catalogue raisonné très précis et ce livre grand format remplit cette fonction à la perfection.

Une vie, une carrière

Diego Vélazquez serait né à Séville en 1599. Dès sa dixième année, le jeune Diégo travaille chez le peintre Herrera, célèbre pour son talent mais aussi son mauvais caractère. L'enfant ne veut pas rester. A l'âge de douze ans, son père, Juan Rodriguez de Silva, le place comme apprenti chez l'artiste Francisco Pacheco. Cinq ans plus tard, il est reçu membre de la guilde des peintres. Dès cette époque, Vélazquez aurait été conscient de sa noble ascendance et aurait évolué dans les milieux aristocratiques. Vélazquez épouse la fille de Pacheco, lequel est très fier de son gendre talentueux. Chez Pacheco, homme cultivé qui possède une belle bibliothèque, Diego comprend l'importance pour un peintre de dessiner les sculptures antiques. A 24 ans, il se rend à Madrid où il fut nommé peintre du roi Philippe IV et surintendant des travaux à la cour. Cette présence à la cour lui permet d'admirer et d'étudier les collections de peintures royales. Il s'intéresse beaucoup au Titien dont il admire le sens de la profondeur et la sensualité. A partir de 1631, totalement à l'aise dans son art, Velazquez se lance dans de grandes œuvres comme la célèbre Reddition de Bréda. Il maîtrise de plus en plus le traitement de la lumière et ses œuvres sont de plus en plus libres, avec des coups de pinceaux très rapides, ce qui lui vaudra plus tard, l'admiration des impressionnistes, pour lesquels il devient une véritable référence. "Le plus grand des  peintres" écrit Manet. Vélazquez meurt le 6 août 1660.

Peintre du bodegon

Aujourd'hui bodegon signifie "nature morte, image figée". Mais à l'époque de Velazquez, un bodegon était un tableau de cabaret représentant deux ou plusieurs représentants du bas peuple. Les premières œuvres de Velasquez sont deux bodegones : "Trois musiciens" et " Trois hommes à table". Je remarque la grande expressivité des personnages et des lumières façon clair-obscur qui pourraient faire penser au Caravage. En 1618, il peint cette toile :"La vieille femme faisant frire des oeufs". L'expression des deux personnages est extraordinaire d'humanité. Je remarque également les reflets de lumière sur les récipients. Cela donne un carractère quasi religieux à cette oeuvre.

Velazquez : La Vieille Femme faisant frire des oeufs, 1618. Huile ,sur toile, 100,5 cm x 119,5. Nationale Galleries of Scotland / Bridgeman images.

Velazquez : La Vieille Femme faisant frire des oeufs, 1618. Huile ,sur toile, 100,5 cm x 119,5. Nationale Galleries of Scotland / Bridgeman images.

.Peintre de cour

Dès son couronnement, Philippe IV confie 'l'intendance de l'Etat à au comte d'Olivares, lequel a séjourné à Séville et connait Pacheco. Celui-ci a-t-il plaidé la cause de Vélazquez, c’est possible. De plus, le chanoine de la cathédrale de Séville, Juan de Foncesca aime les œuvres de Vélazquez et aide le jeune peintre à se faire connaître de la cour. En fait, c'est grâce à son portrait du poète Luis de Gongora que Velazquez se fit connaître pour la première fois à Madrid" précise José Lopez-Rey. Autre ville importante : Tolède, c'est un centre artistique très vivant depuis que le Gréco s'y est installé. Velazquez va sur place et admire les œuvres du Gréco. Fort de toutes ces visites et influences, Velazquez se lance le 30 août 1623 dans la réalisation d'un portrait du roi. Le souverain est satisfait et le 6 octobre 1623, Vélazquez est engagé au service du roi, avec" l'obligation de peindre toute œuvre qui viendraient à lui être commandées". Sur ce portrait , le roi est vêtu de noir avec un col grisé. Les ombres sont à peine perceptibles et quelques touches de rouge sur la bouche et une oreille réhaussent le tout.

Velazquez : Portrait en pied de Philippe IV, exécuté en 1623, repris en 1628. Huile sur toile, 198 cm x 101,5. Ann Ronan Picture library / Photo 12. /AFP.

Velazquez : Portrait en pied de Philippe IV, exécuté en 1623, repris en 1628. Huile sur toile, 198 cm x 101,5. Ann Ronan Picture library / Photo 12. /AFP.

La rencontre avec Rubens

Rubens arrive à Madrid en août 1628, pour une mission diplomatique, avec huit tableaux pour le roi. Un atelier est mis à sa disposition et Vélazquez vient le regarder travailler. Il admire sa puissance picturale. L'influence de Rubens se voit surtout dans cette toile : "Le buveur" (ou le triomphe de Bacchus). La composition repose sur deux diagonales avec le buveur au centre et Bacchus avec ses poignées d'amour à côté. Ce corps bien en chair rappelle ceux de Rubens. Quant à l'homme à la veste jaune, il s'agenouille dans une attitude quasi religieuse. Au fond à droite, le mendiant debout est à peine esquissé, dans un style d'une modernité incroyable. Le groupe d'hommes, aux visages creusés par l'alcool, évoque l'ambiance des tableaux de bodegon des débuts. Je remarque deux reflets blancs, un sur le pot et un autre sur l'assiette en bas. Ils renforcent l'intensité de la toile et contribuent à donner un aspect religieux à cette toile."Cette peinture est à l'évidence une parodie baroque, à double tranchant, du monde de la légendes et des péchés de l'humanité." Précise José Lopez- Rey.

Velazquez : Le buveur ou le triomphe de Bacchus, 1628-1629. Huile sur toile,165 cm x 225. Musée National du Prado.

Velazquez : Le buveur ou le triomphe de Bacchus, 1628-1629. Huile sur toile,165 cm x 225. Musée National du Prado.

En juillet 1629, Velazquez se rend pour la première fois en Italie. Après Milan, Gênes et Venise, Velazquez arrive à Rome, où il séjourne près d'un an. Il réalise plusieurs dessins du "Jugement dernier" de Michel Ange et d'œuvres de Raphaël et du Tintoret. Mais depuis longtemps il admire Titien. Hélas, tous ses dessins romains ont été perdus. Dommage, ils auraient permis de mieux comprendre l'influence de tel ou tel artiste italien sur l'œuvre de Velazquez. Mais d'après les experts, l'influence du Titien est bien réelle.

Retour à la cour d'Espagne

De retour en Espagne Vélazquez apprend que le roi refuse de poser pour tout autre artiste. L'artiste se remet vite à la tâche et réalise le portrait du prince Balthazar Carlos. En 1630, Philippe IV lance la construction de son nouveau palais royal à Madrid : le Buen Reitiro. Velazquez prend une part active et réalise un immense tableau : "La reddition de Breda", une des douze batailles grandeur nature, destinées à célébrer les victoires des armées de Phlippe IV depuis son accession au trône. Le siège de Breda opposa les Pays bas et l'Espagne. Vélazquez joue avant tout sur la perspective. Le paysage à l'arrière plan semble illuminer la scène. Du côté des vaincus à gauche, une colonne de fumée s'échappe. Mais à droite, les vainqueurs ont l'air en pleine forme et leurs lances se dressent fièrement vers le ciel. J'observe l'incroyable douceur des bleus et des roses et la curieuse lettre posée en bas à droite. Il y a beaucoup d'audace dans cette composition. Plusieurs fois, Velazquez modifie le cheval au premier plan....

Velazquez : La reddition de Breda, 1634-1635. Huile sur toile, 307 cm x  367. Musée national du Prado, Madrid.

Velazquez : La reddition de Breda, 1634-1635. Huile sur toile, 307 cm x 367. Musée national du Prado, Madrid.

Velazquez peint également un portrait équestre du roi. Ce tableau est très novateur car Velazquez n'emploie aucune référence allégorique, très fréquentes dans ce genre d'exercice. Il présente le monarque seul, "dominant l'étendue de la terre, comme la quintessence du pouvoir royal" souligne José Lopez- Rey.

Du côté des nains

Velazquez propagea ce qu'il y a de plus mystérieux dans son art sur les nains, les idiots et les bouffons qu'il peint comme si c'étaient des dieux, ou mieux encore, comme des êtres où le divin resplendit " écrit Zambrano en 1989. Depuis longtemps, les nains ont leur place dans les cours royales. Le premier portrait de nain que réalise Vélazquez est celui de Calabazas, assis devant un jeu utilisé par les enfants (rehilete). Le visage du personnage présente des touches de lumière sur la bouche et les yeux, ce qui renforce son air hébété. Je ne sais si la bouche exprime un vrai sourire ou un début de grimace. Mais ce n'est pas la caricature qui intéresse Vélazquez. Ces nains, ces bouffons incarnent une description de la nature humaine en générale et de sa petitesse en particulier. Autrement dit : le nain, c’est nous...

La religion et le retour en Italie

L'artiste retourne en Italie en 1649 et réalise de nombreux portraits du pape Innocent X. Malgré sa laideur, le pape posa pour Velasquez et le portrait fut exposé au Panthéon en 1650, ce qui valut à Velasquez d'être reçu à l'Académie romaine. Ce portrait du pape eut un impact immense. Le pape est tourné vers la droite, le visage et le regard sévère, un large col blanc sert à éclairer le faciès papal. Je remarque que Velasquez a osé peindre une oreille rougeâtre.

Velazquez : Portrait du pape Innocent X, 1650. Huile sur toile, 140 cm x 120. Li Taipo.

Velazquez : Portrait du pape Innocent X, 1650. Huile sur toile, 140 cm x 120. Li Taipo.

Les mystères des Ménines

L'infante Marguerite naît le 12 juillet 1651. Souffrante, Vélasquez attend 1652 pour la peindre. L'artiste devient grand maréchal du Palais Royal et fait travailler de nombreux peintres dans son atelier. Le célèbre tableau Les Ménines est achevé vers 1656. Vélasquez ose tout : il se représente en train de peindre, il présente le roi et la reine en reflet dans un miroir. L'idée du miroir n'est pas tout à fait nouvelle. Velazquez connaissait le tableau de Van Eyck : " Le portrait des époux Arnolfini puisque celui-ci figure à l'époque dans les collections royales espagnoles. Chez Van Eyck, le miroir reflète toute une pièce, alors que dans le tableau de Vélazquez, l'observateur ne voit que le roi et la reine. Et l'audace continue : un nain pose un pied sur un chien et à l'arrière plan, dans l'embrasure de la porte, un personnage apparaît. L'ensemble donne l'impression d'une scène de groupe prise sur le vif. C'est pratiquement une photo avant l'heure d'après certains, mais là-dessus, il y a bataille d'experts. Mieux, celui qui observe le tableau a soudain l'étrange sentiment de faire partie de la scène. Et pourquoi l'artiste ne montre pas la composition qu'il est en train de peindre ? Mystère. Voilà pourquoi cette toile aux multiples innovations, entre dans l'Histoire de l'Art et ne cesse de fasciner de très nombreux créateurs. Mais quelle signification donner à cette œuvre et pourquoi Velazquez se représente t--il sans aucune ride, il a cinquante ans lorsqu'il la réalise. Pas de doute, Vélazquez est fier de se représenter en train de peindre sous le regard bienveillant de la plus haute autorité. Autre particularité de ce chef d'œuvre : la touche est beaucoup plus large que d'habitude. En voici une reproduction qui n' a pas la qualité de celles du livre...

Velazquez : Les Ménines ( La famille royale). Vers 1656-1657. Huile sur toile, 318 cm x 276. Musée national du Prado. Travis.

Velazquez : Les Ménines ( La famille royale). Vers 1656-1657. Huile sur toile, 318 cm x 276. Musée national du Prado. Travis.

Fin

Le 8 avril 1660, Vélazquez part pour Fontarabie afin de décorer la résidence royale de l'île des faisans en vue de la rencontre entre l'infante Maria Teresa et son fiancé Louis XIV. Le peintre a droit à une litière pour ce voyage. Après ce périple, Vélasquez tombe malade et meurt le 6 août. Le lendemain, il est enseveli dans l'église Saint Jean Baptiste avec tous les honneurs dus à sa haute charge et à sa qualité de chevalier de Santiago.

Ce livre aux éditions Taschen est un monument sur un peintre qui l'est aussi. Velazquez a su allier maîtrise et audace et en ce sens, je crois qu'il a ouvert la porte à l'art contemporain. Je regrette que ce beau livre ne réponde pas à une question gênante : à quel point Velazquez s'est-il servi de son art pour sa réussite sociale ?  Lui a -t-elle permis de multiplier les audaces picturales car il était à l'abri ? Cet ouvrage permet de connaître, dans le moindre détail, la vie et l'œuvre de Vélazquez. A mon avis, on aurait pu faire un petit effort de pédagogie.Tout le monde n'est pas conservateur de musée et la multiplication des détails n'aide pas forcément à la lecture. Mais ce livre exceptionnel, aux photos d'une rare qualité, fera date. Fort de cette lecture, j'ai hâte d'aller voir l'exposition du Grand palais en 2015, dans laquelle la célébrissime toile Les Ménines devrait être absente. Dommage. Velazquez a peint des rois, des notables, des saints, des enfants, des nains, des scènes mythologiques, mais en vérité, il n'a représenté qu'une seule chose : La Vie.

 

Vélasquez, l'oeuvre complet : Wildenstein Institute, José Lopez-Rey.

Editions Taschen. 416 pages. 99,99 euros.