Slick Attitude : la petite anti Fiac tranquille

Marc Lathuilliere : Les vieux gréements - Pascal Févirer, président des Amis du Sinagot, Régates du Bois de la Chaize, Noirmoutier. Courtesy galerie Binôme.

Jusqu'au 26 Octobre, la Slick Attitude propose de découvrir les artistes émergents internationaux. Une trentaine de galeries à découvrir.  

Elle a du culot cette Slick Attitude 2014. Une fois encore, elle s'installe sous le pont Alexandre III, à deux pas de la Fiac. Une fois encore, elle propose un choix d'artistes de qualité dans une atmosphère conviviale et sans prétention. Une fois encore, elle veille à rester à taille humaine et à proposer des artistes sincères. Et cette année, malgré la création de la Fiac (Off)icielle, elle est encore là, sans ostentation mais avec détermination pour afficher et valoriser le travail des jeunes galeries. Mieux, elle innove en créant une exposition spéciale dans la foire, intitulée la Plateforme : des œuvres d'artistes émergents produites pour l'occasion par leur galeriste. Je descends l'escalier qui conduit à la grande tente de la Slick Attitude. Un bus londonien en guise de cantine, quelques tables de bois devant, tout cela révèle une atmosphère bonne enfant, très loin du côté bling bling et un poil prétentieux de la Fiac.

Slick Attitude 2014 : vue extérieure. Photo Thierry Hay

Slick Attitude 2014 : vue extérieure. Photo Thierry Hay

France figée et jeu de rôles

La galerie binôme, une habituée des lieux, présente dans "Plateforme", les photos de l'artiste plasticien Marc Lathuillière. Depuis 2012, il entretient un dialogue prospectif avec Michel Houellebecq sur la France, sa muséification sous l'effet du tourisme et sa représentation en image. " Les Français dans leur ensemble ont accepté de jouer leur rôle de Français pour le plus grand bonheur du tourisme international " précise Michel Houellebecq. Cet échange donne lieu à une exposition : " Le produit France", qui sera un des temps fort de la thématique " Anonymes et amateurs célèbres" du Mois de la Photo 2014. Marc Lathuillère travaille la notion "racines / devenir". J'observe plusieurs de ses photos où le personnage principal, qui incarne un métier et une tradition, porte toujours un masque. Cela est très étonnant et engendre un certain malaise. Ce sont à la fois des photos très rassurantes et très inquiétantes. Je remarque que si le visage est figé, le corps est en mouvement. Il y a dans ce travail un petit côté film d'épouvante très "amusant". J'ai l'impression en voyant ces œuvres que les personnages sont prisonniers de l'action répétitive qu'ils sont en train de faire. Mais le plus drôle est que le personnage masqué joue en fait son propre rôle....

Marc Lathuilliere : NormOrneHaras, Luci Sang. Courtesy galerie Binôme.

Marc Lathuilliere : NormOrneHaras, Luci Sang. Courtesy galerie Binôme.

Un rêve précis

La même galerie présente sur son stand les travaux subtils et précis de Thibault Brunet, titulaire d'un master de l'Ecole supérieure des beaux arts de Nîmes. En 2014, il est nominé pour "Le prix art contemporain Science Po". L'artiste explore le territoire français à travers Google Earth. Thibault Brunet récupère des photos modélisées en 3D, par des utilisateurs de Google Earth : centres commerciaux, HLM, tours de grandes firmes. L’artiste les installe hors du temps, sur un fond qui reprend la couleur du bâtiment. Il rajoute aussi une ombre portée. Il obtient ainsi ce qu'il appelle "un nuage numérique". Je regarde ces œuvres et je trouve ces bâtiments précis et irréels à la fois, sont une formidable invitation à la rêverie et à la mélancolie. Ils sont aussi les symboles d'une époque finissante.

Thibault Brunet : Typologie du virtuel, résidence Victor Hugo. Courtesy galerie Binôme.

Thibault Brunet : Typologie du virtuel, résidence Victor Hugo. Courtesy galerie Binôme.

Jeu de mémoire

Rêverie encore avec l'artiste chinois Guo Peng à la galerie Jiali. Quelque chose me chiffonne quand je regarde les œuvres. Et je finis par comprendre : Guo Peng recrée de vielles photos. Etrange :

Guo Peng : Window, photographie, 2011. 7 cm x 9,5 x 7,5 x 10 / 4,5 cm x 6,5 / 4,2 cm x 6 / 1à cm x 14 / 4,5 cm x 6,5. Courtesy galerie Jiali.

Guo Peng : Window, photographie, 2011. 7 cm x 9,5 x 7,5 x 10 / 4,5 cm x 6,5 / 4,2 cm x 6 / 1à cm x 14 / 4,5 cm x 6,5. Courtesy galerie Jiali.

Des trous symboliques

"La carte et le territoire", mais version Vincent Chenut, à la galerie Archiraar. Sur un papier rapé, usée, troué, l'artiste trace une délimitation en rouge, comme si il s'agissait d'un territoire déterminé, une sorte de réserve. C’est un joli travail sur la réalité et la fragilité des frontières, sur la mémoire aussi...

Vincent Chenut : carte numéro 9, 2013. Scraped geographical map, 58 cm x 82. Margaux Carron.

Vincent Chenut : carte numéro 9, 2013. Scraped geographical map, 58 cm x 82. Margaux Carron.

Les jeunes filles

Surprise chez Bernard Chauveau : il présente le premier panoramique grand format de Françoise Pétrovich, dessinatrice bien connue des collectionneurs. Tous les thèmes de Pétrovitch sont là : les jeunes filles, le mystère, les oiseaux, la rêverie, l'angoisse...

Françoise Pétrovitch : "Lorsque la forêt s'écclaircit et retient les animaux en elle", 2014. Panoramique sur quatre panneaux. 200 cm x 400. Courtesy Bernard Chauveau éditeur / le Néant éditeur.

Françoise Pétrovitch : "Lorsque la forêt s'écclaircit et retient les animaux en elle", 2014. Panoramique sur quatre panneaux. 200 cm x 400. Courtesy Bernard Chauveau éditeur / le Néant éditeur.

Territoir d'espoir

En attendant de rassembler les peuples, Farid Saleem Kamboh mélange les symboles et crée des drapeaux plutôt surprenants...

Farid Saleem Kamboh : Friendly Flag Series - USA 2014 . 7 layered C-Print Under Lenticular Lens, 45 cm x 6è,5. Courtesy Farid Saleem Kamboh and Emerge Gallery.

Farid Saleem Kamboh : Friendly Flag Series - USA 2014 . 7 layered C-Print Under Lenticular Lens, 45 cm x 6è,5. Courtesy Farid Saleem Kamboh and Emerge Gallery.

Petites boîtes

Etonnant également, les petits coffrets de photographies que propose la galerie Woerdehoff. Chaque boîte contient l'œuvre d'un artiste. Le visiteur est invité à mettre des gants blancs pour consulter. Les clichés surréalistes de Put Put méritent le coup d'œil, mais il n'est pas le seul à voir sur ce stand.

Put Put : 10 Popsicles, 2012. 15 cm x 21, jet d'encre sur papier. Courtesy galerie Esther Woerdehoff.

Put Put : 10 Popsicles, 2012. 15 cm x 21, jet d'encre sur papier. Courtesy galerie Esther Woerdehoff.

Bouillon de cultures

Edouard Duval-Carrié a 60 ans. Il est né à Port-au-Prince et vit à Miami. Reconnu internationalement, il a participé aux biennales de la Havane, Venise et Sao Polo. Il s'inspire des carreaux de faïence de Delft dans des œuvres personnelles à tendance "ethnique". C’est aussi un jeu entre passé et présent. Ce beau tableau en est un bel exemple.

Edouard Duval - Carrié : Delft Primitive, 2013. Techniques mixtes sur papier Mylar. 8' cm x 84. Courtesy Uprising Art.

Edouard Duval - Carrié : Delft Primitive, 2013. Techniques mixtes sur papier Mylar. 8' cm x 84. Courtesy Uprising Art.

Scénario pictural

Avant de partir, je suis attiré par une œuvre de Ernesto Canovas. Elle a des allures de fait divers, sur le stand de l'allemand Horst Georg Ambacher. Elle se compose de 9 panneaux, elle offre aux regards des couleurs estompées et présente en premier plan un homme de dos, assez inquiétant. C’est un peu comme si un film venait de débuter mais c'est au visiteur de finir le film.

Ernesto Canovas : Jungle fever, 2011. Techniques mixtes sur panneaux. 180 cm x 240. Courtesy Ambacher Contemporary, Munich.

Ernesto Canovas : Jungle fever, 2011. Techniques mixtes sur panneaux. 180 cm x 240. Courtesy Ambacher Contemporary, Munich.

Le prix du temps

Une autre galerie propose une curieuse installation pleine de sens. Une  étude récente révèle que, dans un musée, le temps moyen de vue sur un tableau est de ... 7 secondes... Fort de ce constat, les artistes Christa Sommerer et Laurent Mignoneau ont eu l'idée de récupérer des vieux tableaux à partir desquels ils ont imaginé un ingénieux système. Un capteur mesure le temps d'un regard posé sur le tableau et au-delà de cinquante seconde, la valeur de l'œuvre augmente de 50 centimes d'euros. Un rouleau façon ticket de caisse défile et affiche le prix de l'œuvre. Je trouve cette installation impertinente très intéressante. J'aime beaucoup l'idée que ce soit le temps de regard sur une œuvre d'art qui détermine son prix...

Christa Sommerer et Laurent Mignoneau : Valeur de l'art, installation. Courtesy galerie Charlot.

Christa Sommerer et Laurent Mignoneau : Valeur de l'art, installation. Courtesy galerie Charlot.

La petite Slick Attitude, malgré quelques soubresauts au niveau de sa direction, peut cette année encore, relever la tête. Sérieuse sans se prendre au sérieux, elle mérite le détour.
Slick Attitude : pont Alexandre III