Tour Paris 13 : Street Art sur 9 étages avant destruction

Tour Paris 13 : façade extérieure.

Plus d'une centaine d'artistes de Street Art, venus des quatre coins du monde, investissent une tour du XIII arrondissement avant destruction. Pendant un mois, du 1er au 31 octobre, le grand public pourra la visiter à raison de 49 personnes par visite. La Tour Paris 13 est également une aventure audiovisuelle et digitale. Cette exposition est la plus grande présentation collective de Street Art jamais réalisée. Visite.

C’est en face du Ministère des Finances (Bercy), de l’autre côté de la Seine. De toute façon je ne risque pas de rater l’immeuble, il est plutôt voyant, tagué et peint de partout, y compris de l’extérieur.

Tour Paris 13 : façade extérieure.

Tour Paris 13 : façade extérieure. Photo Thierry Hay

C’est une belle histoire humaine et artistique. A l’origine de ce projet un peu fou, Mehdi Ben Cheikh de la galerie Itinerrance (avec deux r). La première trace de couleur sur un mur remonte à un an et demi. Aujourd’hui, plus de 100 Street artistes internationaux de talent se sont emparés des lieux pour  montrer au grand public leurs travaux créatifs et faire encore mieux connaître ce mouvement artistique qu’est le Street Art. Mais il a fallu huit mois, le soutien de la mairie du XIIIe et du bailleur, pour obtenir les autorisations. La tour ouvre au public dans quatre jours. Quatre personnes vivent encore dans cette tour qui sera détruite très prochainement, juste après l’exposition.

Tour paris 13. Courtesy galerie Itinerrance.

Tour paris 13. Courtesy galerie Itinerrance.

Des grandes marques ont essayé d’y faire récemment un évènement de communication ou des photos de mannequins : refus. La Tour Paris 13 est avant tout un lieu pour les créateurs. Ici rien à vendre, l’entrée est gratuite et tout sera détruit. A moins qu'une grande mobilisation des internautes réussisse à sauver quelques œuvres, mais ce ne sera pas facile du tout à réaliser. De toute façon, l'éphémère a toujours fait partie de la philosophie du Streeet Art. Dans certains cas, c'est bien dommage. Je contourne l’immeuble pour pénétrer dans la cour intérieure, la façade est "décorée" à la façon des premiers tags historiques brésiliens.

Tour Paris 13 : façade de la cour intérieure.Photo Thierry Hay

Tour Paris 13 : façade de la cour intérieure.Photo Thierry Hay

Un vigile sympathique garde l’entrée. En face, de vieux immeubles en briques et quelques façades récentes d’architectes, petit contraste. Je pousse la porte, l’escalier annonce la couleur et c’est le cas de le dire.

Tour Paris 13 : escalier intérieur.

Tour Paris 13 : escalier intérieur. Photo Thierry Hay

 Calligraphie et couleurs

Je grimpe tout de suite au neuvième étage. Il est investi par des street artistes saoudiens. Maz présente un oiseau entouré de mouvements à la bombe qui me rappelle à la fois la calligraphie classique arabe et Walt Disney.

Maz. Photo Thierry Hay.

Maz. Photo Thierry Hay.

Un peu plus loin, le Français Sambre propose une étrange allée, comme si il avait pris toutes les portes et fenêtres de la tour pour les rassembler. C’est une belle installation qui, discrètement, pose aussi le problème social du logement.

Sambre. Photo Thierry Hay.

Sambre. Photo Thierry Hay.

A l’étage du dessous, je découvre cette grande fresque de BToy. Un portrait de Simone de Beauvoir est entouré de petits triangles colorés qui suggèrent des drapeaux, renforçant l'importance historique du personnage. Elle est éclairée d'un grand trait blanc à la manière d'un projecteur.

B Toy : .... Photo Thierry Hay

B Toy . Photo Thierry Hay.

Le Tunisien El Seed présente d'immense calligraphies rouges ou orangées, qui s'emparent totalement de la pièce. Il y a une impression de douceur dans ce travail. L'artiste affirme qu'il prend les lettres arabes en otages.

Shouf : calligraphies. Courtesy galerie Itinerrance.

El Seed : calligraphies. Courtesy galerie Itinerrance. .

Stink Fish vient d’Amérique latine (Bogota), je retrouve dans son visage, qui m’évoque un masque, les couleurs vives que l’on découvre au Mexique, en Equateur ou au Nicaragua. Le masque occupe tout un mur et exprime une certaine perplexité par son regard intense. Il est superbe.

Stink Fish :masque (détail). Photo Thierry Hay.

Stink Fish :masque (détail). Photo Thierry Hay.

 Conte de fée

Je continue. Cette fois ci, c’est un Chilien qui m’attend : Inti Castro. Je suis face à son immense personnage jaune couché sur le côté, son visage est coiffé d’une cagoule à grelots comme un bouffon médiéval. Passé et présent se retrouveraient-ils ici? Je remarque dans sa main une tête de mort. Le tout est sur fond violet, ce qui renforce encore le côté fantastique, outre temps, de cette fresque.

Inti Castro : personnage jaune couché. Courtesy galerie Itinerrance.

Inti Castro : personnage jaune couché. Courtesy galerie Itinerrance.

 Un moment de plaisir et d’humour avec cet ours rose entouré de bidons d’essence du brésilien Flip. Angoissant ou amusant ? Les deux...

Flip. Photo Thierry Hay

Flip. Photo Thierry Hay

 Apocalypse tomorow or now ?

 Je traverse la forêt noire et blanche du français Stew. C’est un vrai paysage apocalyptique, assez saisissant. Il occupe deux pièces.

Stew. Photo Thierry Hay.

Stew. Photo Thierry Hay.

Je reste dans le même climat avec cette tête de mort de l'Australien Vexta. Je vois comme des pierres précieuses qui s’échappent de la bouche, une façon d’évoquer la valeur des mots ?

Vexta : tête de mort. Photo Thierry Hay.

Vexta : tête de mort. Photo Thierry Hay.

Mosko est un des pionniers du pochoir parisien, il propose une panthère avec deux yeux verts qui se reflètent dans un miroir et ne vous quittent pas.

Mosko. Photo Thierry Hay.

Mosko. Photo Thierry Hay.

Je poursuis ma petite visite et tombe sur une gigantesque installation du Français Katre. Il joue sur la mémoire mais aussi sur le futur de la tour. J’ai l’impression d’un vieil appartement à moitié détruit par un bombardement. Mais la destruction, c’est aussi ce qui attend l’immeuble. D’une certaine façon, il met en scène le futur prévu. Cette installation est un monument de nostalgie.

Katre : installation. Photo Thierry Hay.

Katre : installation. Photo Thierry Hay.

Prouesses

Je pousse une porte et découvre le monde merveilleux et très personnel de Gilbert, un Français. J’ai un vrai coup de cœur devant cette multitude de personnages dessinés d’un trait fluide mais précis. C‘est un vrai plaisir pour les yeux et l’esprit. D'un côté, deux animaux au charme insensé et d'une originalité certaine,de l'autre tout un monde. Mais est-ce un monde en train de se liquéfier ou de se construire ? Mystère ? C'est un des grands plaisir de cette exposition, chaque artiste a son univers et le visiteur passe de l'un à l' autre : dépaysement garanti à chaque fois.

Gilbert. Photo Thierry Hay.

Gilbert. Photo Thierry Hay.

Dans cette tour de l’Art, même les planchers, les fenêtres, les escaliers, les couloirs sont peints.

Couloir vert avec personnages et porte

Autre coup de cœur pour l’italien JB Rock et ses accumulations hallucinantes de tags. Chaque bout de mur ressemble à une toile qui pourrait être exposée dans une galerie. Cette photo le prouve :

JB Rock. Photo Thierry Hay.

JB Rock. Photo Thierry Hay.

Seth, lui, propose deux personnages dont j’ai l'impression qu’ils sortent du mur. Ils ont le visage l'un dans l'autre et sont extrêmement touchant. Mais j' observe aussi la subtilité avec laquelle ce street artiste français a su utiliser le vieux papier peint. Il y a une délicatesse évidente dans cette oeuvre. Je suis assez fasciné par cette tête du français Shaka. C’est un travail magnifique qui occupe un coin de mur, d’ailleurs j’ai souvent remarqué durant cette visite à quel point les différents artistes utilisent au mieux les lieux et jouent avec.

Shaka : tête. Photo Thierry Hay.

Shaka : tête. Photo Thierry Hay.

J’ai déjà vu des fresques du Portugais Pantonio. Il peint  des espèces de lapins noirs qui donnent toujours l’impression de fuir quelque chose. Ce sentiment de drame est renforcé par la pyramide de planches installée juste devant.

Pantonio. Courtesy galerie Itinerrance.

Pantonio. Courtesy galerie Itinerrance.

Que dire du travail du Français Recione, c’est à la fois une fresque et une installation. Devant un mur bleu superbe, l’artiste a installé plusieurs demi cercles, créant ainsi une dynamique extrêmement intéressante.

Recione. Photo Thierry Hay.

Recione. Photo Thierry Hay.

Guy Denning vient du Royaume Uni, son trait tremblant contient une poésie incroyable, une grande nostalgie. Au détour d’une porte je découvre, en noir et blanc, Maryline en compagnie d’Edith Piaf. Derrière, un personnage du français Baudelocque. Superbe.

Recione. Photo Thierry Hay

Guy Denning. Photo Thierry Hay

 Enfance

Encore un étage pour découvrir cette fillette bleue de Mario Belem. Cette gamine me regarde avec intensité et le texte à côté pose une très bonne question qui touche notre société « Qui t’a vu et qui te voit ? »...

Mario Belem : qui t'as vu et qui te voit. Photo Thierry Hay.

Mario Belem : qui t'as vu et qui te voit. Photo Thierry Hay.

Politique

Dans le Street Art, la politique n’est jamais loin, mais quelques artistes ont particulièrement forcés le trait. " +_ " est portugais mais il s’est dit que le Portugal n’était pas le seul pays touché de la crise, alors il a imaginé cette carte de France au milieu de laquelle on peut voir plusieurs billets de 10 euros.

 +_ : Carte de France. Photo Thierry Hay.

+_ : Carte de France. Photo Thierry Hay.

Rodolphe Cintorino, un Français plus connu pour ses performances, traite lui aussi de l’actualité, brûlante. Pour évoquer le drame syrien, il propose une spirale de bombes sous laquelle j’aperçois une carte de la Syrie réalisée en pains pita. Saisissant.

Rodolphe Cintorino : Syrie. Installation. Photo Thierry Hay.

Rodolphe Cintorino : Syrie. Installation. Photo Thierry Hay.

Je sors, les lapins noirs de Pantonio me poursuivent à l'extérieur, la preuve :

Pantonio : Collage sur une des façades de la Tour Paris 13.

Pantonio : Collage sur une des façades de la Tour Paris 13. Photo Thierry Hay

A suivre                                                                                                                                                                                                              Pendant un mois, dès le 1er octobre, « la Tour Paris 13 »  pourra être visitée sur le site www.tourparis13.fr . A partir du 1er novembre les internautes seront invités pendant dix jours à s’exprimer pour la sauvegarde des œuvres de leur choix, mais cela ne sera pas facile à réaliser techniquement... De plus, la chaîne de télévision France Ô diffusera en septembre 2014 un documentaire de Thomas Lallier retraçant toute cette aventure de A à Z. J’ai hâte de voir ça. Si vous doutez encore du réel talent des Street artistes internationaux, allez visiter cette tour et je pense que changerez d’avis. Pour moi, pas de doute, le Street Art dans cet immeuble et ailleurs est un  mouvement artistique très important de notre époque. Comme tout mouvement artistique, il mourra de la récupération, du succès et de l'usure. Mais nous n’en sommes pas encore là.... En attendant, allez voir, vous allez en prendre plein les yeux.

Photo ThierryHay.

Photo ThierryHay.

 

Tour Paris 13 : 5 rue Fulton. 75013 Paris

Entrée gratuite.