Chaissac, Dubuffet : entre plume et pinceau au musée de la Poste

Dubuffet : Il flûte sur la bosse (détail), Chaissac : Visage aux hachoirs (détail). Adagp Paris 2013

 

Le musée de la Poste à Paris présente jusqu'au 28 septembre 2013 des lettres, dessins, peintures et sculptures de deux artistes, Chaissac et Dubuffet, figures majeures de l'art dit brut, dont cette exposition nous révèle les subtilités et les très nombreuses recherches. Si les deux artistes étaient des amis et avaient les même envies artistiques, leur relation amicale a connue quelques orages et quelques rivalités. Les 448 lettres qu' ils se sont écrites en témoignent et les 80 oeuvres exposées éclairent ce parcours amical et artistique.

Des lettres et des différences

Dubuffet est l’inventeur de l’Art Brut et Chaissac se définissait comme le peintre d’une "peinture rustique moderne". Ces deux hommes étaient donc faits pour se rencontrer. Mais il en faudra un troisième pour établir un premier rapprochement épistolaire : Jean Paulhan. Au début, connaissant les égos des artistes, il ne parle à Dubuffet que des lettres de Chaissac. Ce sont des textes amusants, inventifs et insolents. Gaston Chaissac rêve de devenir écrivain, Dubuffet est séduit. Il envoie sa première lettre à Chaissac le 25 Octobre 1946 : «Cher écriveur de lettres si drôles ». Entre 1946 et 1950 les deux hommes s’écrivent très régulièrement et cette correspondance croisée sert de clef de voûte à cette belle exposition au musée de la Poste. Les deux artistes tomberont dans une séduction et une admiration réciproque, ce qui n’empêche pas un peu de surveillance et de rivalité. Je dois dire qu’ils sont bien différents. Chaissac est né 1910 dans un milieu modeste, il devient marmiton, puis cordonnier avant  de rencontrer en 1936 les artistes Otto Freundlich et Jeanne Kosnick – Kloss, qui l’initient au dessin et à la peinture. Toute sa vie  il est malade, solitaire, dépressif.

Georges Héraut : Chaissac à Saint Florence, 1957. Adagp Paris 2013.

Georges Héraut : Chaissac à Saint Florence, 1957. Adagp Paris 2013.

Dubuffet est né 1901 de parents aisés, négociants en vin. Il fréquente l’Académie Julian, puis part à Buenos Aires pour travailler seul. Deux fois dans sa vie il arrêtera la peinture pour travailler dans l’entreprise familiale, dont une fois pendant huit ans. Il voyage dans le désert, fait construire des ateliers à Vence. Des 1973, il a une grande rétrospective à New York. Il est élégant et plutôt costaud.

John Craven : Jean Dubuffet à l' entrée  de ses ateliers de l' Ubac à V.ence

John Craven : Jean Dubuffet à l' entrée de ses ateliers de l' Ubac à V.ence. Adagp, Paris  2013

Mais ces deux hommes si différents se lieront d’amitiés grâce à leur haine de l'art bourgeois rassurant destiné à une élite.

Des mots et des couleurs

Quand j’arrive ce matin là dans l’exposition, un groupe scolaire occupe l’espace. Certains enfants écoutent  leur maîtresse, d’autres veulent toucher les toiles  et certains courent partout. Dubuffet et Chaissac auraient adorés. Pas de doute, ça donne un peu d’ambiance. Je remarque des le début une petite encre sur papier faite en 1947 par Chaissac. C’est un projet d’affiche pour une exposition à la galerie Arc en ciel. Dubuffet a rédigé une préface à cette occasion. Pourtant, lorsqu’il voit pour la première fois un tableau de Chaissac, il écrit : « vos peintures ne m’ont pas donné tant de plaisir que j’en attendais ». Les deux hommes se rencontrent pour la première fois à Paris en 1947, Dubuffet est frappé par la tristesse qui émane de Chaissac mais il est surtout fasciné par cet autodidacte aux créations si libres, si neuves, si touchantes. La  mélancolie de Chaissac, ce doute par rapport à l’humanité et à lui-même, existe déjà dans les œuvres du début. Dans "Visage aux hachoirs", la face est coupée en deux, le regard est aussi expressif que nostalgique. C 'est un magnifique jeu de couleurs et de formes. Mais c'est aussi l' affirmation de la condition humaine hachée par la vie. Cette toile pourrait s'appeler : L'homme qui doute.

Gaston Chaissac : Visage aux hachoirs, 1947-1948. Gouache sur papier canson marouflé sur contreplaqué,64cm x 48. Adagp, Paris 2013.

Gaston Chaissac : Visage aux hachoirs, 1947-1948. Gouache sur papier canson marouflé sur contreplaqué,64cm x 48. Adagp, Paris 2013.

J' observe une jolie gouache qui rappelle un dessin d' enfant mais va bien au delà avec deux curieux personnages et un animal tacheté.  L'homme à droite pose le pieds sur le dos de l' animal. Le personnage féminin à gauche apparait comme un assemblage alors que les formes derrière suggèrent un paysage. Mais c'est surtout  la poésie présente qui donne toute sa valeur à  l' oeuvre.

Gaston  Chaissac : A lili, deux personnages et un animal, 1950. Gouache sur papier, 20,9cm x  26,8. Adagp, Paris 2013.

Gaston Chaissac : A lili, deux personnages et un animal, 1950. Gouache sur papier, 20,9cm x 26,8. Adagp, Paris 2013.

L’art brut à la «Campane »

Grâce à jean Paulhan, encore lui, Dubuffet expose en 1946 à la galerie René Drouin des toiles constituées de matériaux inhabituels afin de mettre une distance entre la peinture bourgeoise de chevalet et lui : scandale et premier intérêt des collectionneurs américains. Dubuffet mène un réflexion sur l’art des fous ou « des personnes indemnes  de toute culture ». Je remarque un dessin représentant Jean Paulhan où il y a une volonté de ne pas séduire et d' échapper à tout code pour être le plus "brut" possible. Ce n' est pas un dessin de représentation mais de sensation. Jean Paulhan  fait penser à une marionnette enfantine, les deux verticales des bras répondent aux deux courbes des cheveux, un étrange nez barre le visage mais toute la force et la personnalité du modèle est là.

Jean Paulhan causeur : crayon sur papier, 1946. 30cm x 24.

Jean Paulhan causeur : crayon sur papier, 1946. 30cm x 24. Adagp, Paris 2013.

Dubuffet et Chaissac rêvent d’un art spontané. Dans leurs lettres, chacun essaye à sa façon de reprendre la main. En 1947 Dubuffet crée le Foyer de l’Art Brut et un an plus tard la Compagnie de l’Art Brut qu’il appelle « Canpane ». Cet art si simple en apparence, si prenant et parfois si particulier, il est là tout autour de moi, comme une muraille contre toute norme. "Faisons des peintures indigentes" clame Dubuffet.

Les as du renouvellement

Les deux cherchent sans cesse. Entre 1951 et 1960 Chaissac se lance dans la réalisation de collages figuratifs ou abstraits. Il utilise souvent des matériaux de récupération. Il se sert de n' importe quel objet comme support : coquilles d' huitre, os, plats en fer et outils.

Gaston Chaissac : sans titre, 1954. Huile sur binette, 16,5cm x 8. Adagp, Paris 2013.

Gaston Chaissac : sans titre, 1954. Huile sur binette, 16,5cm x 8. Adagp, Paris 2013.

Vers 1960, il peint de grands totems en bois peints au Ripolin sur bois brut. Le format est très original.

Gaston Chaissac : Totem, 1960, huile sur bois. 206cm x 32 X 7. Adagp, Paris 2013.

Gaston Chaissac : Totem, 1960, huile sur bois. 206cm x 32 X 7. Adagp, Paris 2013.

Dans le même temps, Dubuffet commence à s’intéresser aux sols et aux pierres. Une des premières œuvres de cette tendance est le "Géographié", dont pour la première fois, le regard est tout aussi expressif que celui des personnages de Chaissac. C' est un personnage qui évoque la roche, Dubuffet a fait un travail considérable sur la matière.

Jean Dubuffet : Le Géeographié,1955. Huile sur toile, 92cm x 73. Adagp, Paris 2013.

Jean Dubuffet : Le Géeographié,1955. Huile sur toile, 92cm x 73. Adagp, Paris 2013.

Mais Dubuffet oublie vite la présence humaine et opte pour des monochromes de tailles moyenne. On dirait des morceaux de trottoirs, accrochés à la vue de tous.

Jean Dubuffet : Macadam à la pluie, huile sur papier (assemblage), 100cm x 68. Adagp, Paris 2013.

Jean Dubuffet : Macadam à la pluie, huile sur papier (assemblage), 100cm x 68. Adagp, Paris 2013.

A partir de 1955, Dubuffet alterne les voyages entre Paris et Vence où il observe plantes et jardins. Il s’adonne à la chasse aux paillons et se sert des ailes des insectes pour réaliser des collages. En 1956, Chaissac se rend à Vence chez Dubuffet. Malgré leur amitié et leurs très nombreuses lettres échangées, la rencontre ne satisfait ni l’un ni l’autre. Chaissac déprime, une vieille habitude. Vers1959, Dubuffet commence l' importante série des "barbes": des personnage barbus dont les mentons s'ornent de texturologie et dont la barbe constitue la majeure  partie du tableau.

Jean Dubuffet : Barbe de désintégration des injures, 1959. 116cm x 85. Adagp, Paris 2013.

Jean Dubuffet : Barbe de désintégration des injures, 1959. 116cm x 85. Adagp, Paris 2013.

Il évolue encore en créant des " petites statues de la vie précaire en papier mâché ou en débris de bois flotté. Il, utilise aussi le papier d' argent  et la pâte plastique. Il ose sans cesse, comme Chaissac.

La vie à Vix  et les Champs- Elysées 

Chaissac s’installe à Vix, en Vendée. Entre 1961 et 1964, il alterne des périodes d’intense activité et des périodes de calme plat, à cause de son état de santé. Ses totems connaissent un véritable succès. Il réalise également des œuvres sur tôle aux teintes sourdes. Ces deux artistes n’ont jamais cessés d’innover sans jamais se trahir, ni s’éloigner de leurs désirs d’Art vraiment brut pour « l’homme commun ». En 1961, Dubuffet opère encore un virage artistique, il commence à faire des toiles très chargées avec de très nombreux personnages .Je regarde une toile intitulée " Trinité - Champs Elysées". Aucune perspective n' est respectée, les personnages fantomatiques, le bus, les enseignes : tout se mélange pour donner la vie.

Jean Dubuffet : Trinité- Champs Elysées, 1961. Huile sur toile, 116cm x 89. Adagp, Paris 2013.

Jean Dubuffet : Trinité- Champs Elysées, 1961. Huile sur toile, 116cm x 89. Adagp, Paris 2013.

 En 1962, les petits personnages deviennent des formes, les célèbres traits en diagonales apparaissent et trois couleurs s’imposent : bleu, blanc, rouge. Avec ce genre de toiles, Dubuffet connait  un grand succès en France et aux Etas Unis. C 'est le fameux cycle de l' Hourloupe qui dure douze ans.

Jean Dubuffet : Gode à la tronche, 1963. Gouache sur papier, 67cm x 40. Adagp, Paris 2013.

Jean Dubuffet : Gode à la tronche, 1963. Gouache sur papier, 67cm x 40. Adagp, Paris 2013.

Dubuffet meurt le 12 mai 1985 à  Paris, il est reconnu comme le pape de l' Art brut.

Ceux qui ont osé

A partir de 1963, la notoriété de Chaissac grimpe, ses expositions se multiplient. Dans le beau catalogue de l’ exposition, Josette Rasle écrit : « Chaissac et Dubuffet : deux figures iconoclastes au talent perpétuellement inventif, à la lucidité rarement égalée, fidèles à elles même comme les masques qui à la fois révèlent et occultent, deux figures au ressenti souvent identique, qui se font  et se refont sans cesse dans la magie d’ une création qu'ils ont voulue pour tous ». On ne saurait mieux dire. J’arrive à la fin de la visite et un enfant, haut comme trois pommes de Cézanne, résume à sa façon l’œuvre de Chaissac : «il fait ce qu’il veut ». Preuve une fois de plus que la vérité sort de la bouche des enfants. Cela est vrai aussi pour Dubuffet qui écrit «Je suis moi-même chaque année l’enfant de celui que je fus l’an précédent ». Comme Picasso, ces deux artistes cherchaient à se rapprocher de l’enfance et de sa spontanéité. Le groupe scolaire s’en va, je jette un coup d’œil au livre d’or. Je découvre deux phrases magnifiques : «Chaissac nous montre comment rajeunir », et à propos de l’exposition : « ça inspire et ça respire ». Pas mieux...allez y, deux enfants- poètes vous attendent.

Musée de la Poste

34 boulevard de Vaugirard, 75015 Paris.

Tous les jours de 10h à 18h sauf dimanche et jours fériés. Le 1er jeudi du mois jusqu'à 20h.

Entrée : 6,50 euros.