Askehoug : le dandy rock frappe encore

Timide dans la vie, extravagant sur scène, Askehoug a sorti son troisième album le 3 mars. Assagi par la naissance de sa fille, celui qui se décrit comme un "dandy trash" a délaissé la morbidité provocante de ses deux premiers albums "pour aller du côté de la vie". Rencontre avec un rocker français qui en fait trop mais que l'on adore justement pour ça. Rencontre.

 

Bleu électrique et scintillante, la veste d’Askehoug reprend du service. Pour la sortie de son troisième album French Kiss, le "dandy trash” à la voix rauque et aux arrangements sonores pop-rock avec un soupçon d’électro, soigne ses textes et son style.

Lorsqu'il débute sa carrière solo en 2009, Matthieu Aschehoug se façonne une personnalité hors du commun: “Je pars du dandysme pour aller vers le rock. Je m’habille très chic et je dis des horreurs, c’est mon concept.”  Mais à la naissance de sa fille, notre dandy ravale une partie de ses outrances. Devenu un papa responsable, il ne se sent plus punk, ni assassin. “Mon écriture s’est arrêtée, un couvercle s’est refermé. J’ai dû calmer mon égoïsme pour élever cette petite.”

Un fabuliste inspiré par Bashung

 

Ces doutes le conduisent à adopter une nouvelle écriture, sans renier la singularité de la précédente. Le "dandy trash" met de côté le trash pour aller vers la vie: “Je revenais de la mort pour aller du côté de la vie. Ce troisième album retrace mes rencontres. Il m’a permis de m’ouvrir au monde extérieur.” Une ouverture illustrée en quatrième position de l’album, avec "La guerre des animaux": “C’est ma manière de parler de l’écologie. A la manière de Jean de la Fontaine, mes animaux parlent, se disputent, de manière enfantine.”

Askehoug, c’est aussi une voix rauque et une diction travaillée. Inspiré par des artistes comme Alain Bashung ou Arthur H, le chanteur a d'abord sévi comme bassiste auprès de Louis Chedid et Stupeflip avant d'embrasser une carrière solo. “Quand je chantais dans un groupe de rock, c'était en anglais, il fallait que la voix passe au dessus des guitares. Aujourd’hui, je suis passé au français et je fais en sorte que la voix passe au milieu de la musique.”

Un chanteur-promeneur extravagant venu de Norvège
D'origine norvégienne, Matthieu Aschehoug n'a pas hérité du goût de la musique par ses parents. Dès son plus jeune âge, ce vilain petit canard se sent en décalage avec une famille qu'il dit “plutôt conservatrice”.  “Les Norvégiens sont protestants, avec un sens du travail et de l’abnégation. Ce sont souvent des avocats, des médecins... L’expression de l’individu n’est pas très bien vue." En choisissant de devenir artiste, il prend le contre-pied de sa famille de notables.

Reste à se forger un personnage. Dans la vraie vie, Matthieu Aschehoug se dit timide. Sur scène, Askehoug - il a modifié l'orthographe de son nom pour faciliter la prononciation - sera extravagant. Deuxième étape, se trouver un style vestimentaire. “Je me suis demandé: “tiens, mais comment pourrait-il s’habiller ce personnage qui vient de Norvège?" Je me suis dit que c’était un peu vierge et que je pouvais m’habiller comme je voulais.” Il choisit le cuir, les chaussures pointues et les décolletés. Vient ensuite la question de la musique. A travers elle aussi, il se veut libre dans ses choix. Entre le rock, la variété, la poésie et la pop, il se définit comme un “chanteur-promeneur”.

 

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Des textes osés qui transcendent les émotions

 

Cette passion de la liberté s’exprime dans les histoires qu’il raconte: “En chanson, on a droit à la fiction. On peut faire vivre des gens qui n’existent pas, leur prêter une voix”, se réjouit le dandy.  Et quand son texte lui échappe, c’est encore mieux. “Parfois, j’ai des retours sur des textes très surprenants, comme une personne qui me dit qu’elle a revécu des scènes de sa vie. Finalement, on fait plus travailler nos auditeurs que nous-mêmes,” plaisante Askehoug.

Dans ces trois albums, le compositeur se plaît aussi à décrire avec minutie des paysages, des personnages ou des scènes du quotidien. La “vieille qui double dans la queue”, une dispute de couple puis la réconciliation, un nuage qui “comme un enfant turbulent [...] empreinte le soleil”... Il puise son inspiration dans ces événements a priori insignifiants. “On rebondit sur la matière qu’on a sous les yeux, c’est de l’observation”, commente-t-il.

Parfois, le texte est une manière pour son auteur de vivre des moments osés, comme dans “Sex in a lift”, ou de se défouler contre quelqu’un.  “Il m’est arrivé de faire le portrait d’un type ou d’une famille, dans un train, faisant un boucan dingue. A ce moment je prends un bout de feuille et je décharge tout mon agacement pour ces gens en écrivant”, analyse Askehoug.

Le titre “Je te tuerai un jeudi” , en est l’exemple majeur. Dans cette chanson, le personnage annonce avec délectation à sa future victime le jour de sa mort. “Faut t’y faire, je sais, mais ton compte est réglé. Alors à jeudi...”, assène le chanteur. Le sage Matthieu se sert de son double maléfique pour exprimer ou transcender ses émotions.

Concert improvisé

Askehoug en fait trop, il extrapole, magnifie, exagère. Autant dans ses textes que sur scène. Dès que le voyant rouge s’allume, il joue avec la caméra. Il fronce un sourcil, fait la moue. Le discret Aschehoug se mue en Askehoug, la bête de scène, le crooner, le dandy. Sa timidité disparaît, il s’amuse. “J’appellerais ça la récré. A partir du moment où on monte sur scène, c’est très important pour moi que la musique soit riche. Dans un enregistrement tout est calculé, millimétré. Quand je fais de la scène, j’essaie de faire en sorte que chaque concert soit différent.”

Pas de scène à disposition, tant pis. Il choisit alors la cour intérieure de l’Institut pratique du journalisme (IPJ) et improvise un concert devant les étudiants qui jouent au tennis de table.  A l’aise avec l’imprévu, il installe son petit ampli sur le béton, branche sa guitare et plaque son premier accord. Entre les balles des pongistes, il fait son numéro de charme. Un regard à la caméra, un autre aux curieux, collés aux fenêtres des immeubles voisins.  

Après deux morceaux, Askehoug remballe son ampli miniature et sa guitare électrique. En quelques minutes, il redevient Aschehoug, enfile une chemise et range sa veste brillante dans l’étui de sa guitare. Son double attendra le 18 mars pour sortir et retrouver la scène du Petit Duc, à Aix-en-Provence.

 

Marianne Cazaux, Jonathan Grimmer, Alexandre Hébert, Florence Morel et Anouk Passelac