Les échecs une histoire de fous, vraiment ?

La culture n’est pas tendre avec les joueurs d’échecs. Dans les rares films ou livres qui leur sont consacrés, ces derniers sont présentés au mieux comme des adolescents attardés, au pire comme des génies incompris bons pour l’asile psychiatrique. Un cliché pas tout à fait éloigné de la réalité...

 

Magnus Carlsen porte sur lui l'assurance de ceux à qui tout réussit. Face aux journalistes qui l'assaillent de questions ce mercredi 30 novembre 2016, à New York, après sa victoire aux forceps contre le Russe Sergey Karjakin, il livre une prestation impeccable : sourire éclatant, humour, courtoisie. En coulisse, son manager se frotte les mains. L'enthousiasme et l’engouement suscités par son protégé sont autant de promesses de financements pour les années à venir. Une manne dont le jeune Norvégien de 26 ans aux allures de playboy aura besoin pour rester le meilleur joueur d'échecs du monde.

Avec celui que l'on surnomme "le Justin Bieber des échecs", on est loin, très loin du stéréotype du génie dément et asocial, que l'on retrouve à foison dans la littérature et le cinéma. Difficile pourtant de dire que les joueurs d'échecs ont usurpé leur réputation. Dans bien des cas, les artistes n'ont pas eu à chercher bien loin pour trouver leur inspiration. Dernier exemple en date, Le Prodige, d'Edward Zwick (Le Dernier Samouraï, Blood Diamond). Sorti en décembre 2015, ce biopic retrace la longue marche vers la folie de l'Américain Bobby Fischer, resté célèbre pour avoir conquis le titre mondial face au Russe Boris Spassky en pleine guerre froide (1972). Servi par l'interprétation magistrale de Tobey Maguire, le film met en lumière le fascinant contraste entre la rigueur extraordinaire dont était capable le natif de Brooklyn sur l'échiquier, et l'incohérence totale dont il faisait montre au quotidien. Une des scènes du film raconte ainsi comment ce dernier a bien failli abandonner le championnat du monde, au prétexte que les caméras faisaient trop de bruit et que la présence du public dans la salle de jeu le gênait.

On retrouve cette dichotomie dans un autre long-métrage sorti en 2015, Le Tournoi, de la réalisatrice française Elodie Namer. L’histoire se déroule dans un hôtel de Budapest où Cal, le tout jeune champion de France, et ses amis logent pendant sept jours pour disputer une prestigieuse compétition. Échecs, jeux de cartes, paris en tout genre et alcool à outrance sont les seules activités de la joyeuse bande, immature et complètement déconnectée du monde extérieur. Un tableau déconcertant et très proche de la réalité, à en croire Elodie Namer dans une interview donnée à Sortiraparis : "J'ai rencontré par hasard des joueurs d'échecs. Je leur ai demandé ce qu'ils faisaient dans la vie, et ils m'ont dit : « On joue ». J'ai trouvé ça dingue comme réponse, je me suis dit que ce n'était pas un métier, puis j'ai découvert que si, c'était un métier. C'est même un mode de vie, un monde, un peuple, une tribu dont je ne soupçonnais pas l'existence. Une tribu nomade, un monde parallèle. En plus des échecs, ils passent leur vie à jouer à toutes sortes de jeux."

C’est aussi en s’inspirant de la vie d’une de ses connaissances, le comte Curt Von Bardeleben, que Vladimir Nabokov a écrit La défense Loujine (1930). Le roman, adapté au cinéma en 2000 par Marleen Gorris (The L World), raconte la vie d’Alexeï Lvovitch Loujine, dont la passion pour le "roi des jeux" vire peu à peu à l’obsession dévorante. Ses nuits avec sa femme sont platoniques. Ses relations avec autrui inexistantes. Et aucune distraction d’aucune sorte ne parvient à capter l’attention de cet homme "fruste, sale et laid". Comme si la maîtrise des échecs, dont les possibilités sont infinies, ne laissait pas de place pour quoi que ce soit d’autre et menait inexorablement aux portes de la folie.

Dans Le Joueur d’échecs de Stefan Zweig, le jeu déclenche même une crise de schizophrénie chez l’un des personnages – fictif pour le coup, le mystérieux « M. B. ». Afin de lui soutirer d’importantes sommes d’argent, les nazis enferment cet avocat autrichien dans une prison dorée, sans compagnie ni contact avec le monde extérieur. Pour ne pas craquer sous la torture qui lui est infligée, M.B. dérobe un livre à l’un des officiers venu l’interroger. A sa grande stupeur, il s’agit d’un ouvrage consacré aux échecs. Dont il ne connaît pas les règles. Mais, sans autre moyen de distraction, il se jette à corps perdu dans la lecture de ce recueil de parties, et finit par en connaitre les moindres détails par cœur. Il se met alors à jouer de façon frénétique contre lui-même, jusqu’à la démence…

 

Est-ce là l’implacable destin qui attend tout joueur d’échecs de haut niveau ? Magnus Carlsen – mais il est loin d’être le seul, tend à démontrer le contraire. D’ailleurs, on attend avec impatience qu’un réalisateur ou qu’un écrivain se penche sur son histoire. A n'en pas douter, cette biographie prendrait le contre-pied de l'image que le monde de la culture a véhiculée jusqu'à présent du "roi des jeux" et de ses aficionados.

 

Jonathan Grimmer