Goncourt 2016, en parler sans l'avoir lu (mode d'emploi)

Ils ne sont plus que quatre romans en lice pour le graal de la littérature française, le prix Goncourt, dont deux en pole position. Si vous n'avez pas lu ces nouveautés littéraires, vous pourrez vous contenter de ces quelques informations pour vous la péter à la machine à café.

Vous en entendez parler partout autour de vous, et pourtant rien à faire. Vous n'avez pas ouvert un seul livre de la sélection Goncourt de cette année. Alors, pour ne pas passer pour un plouc lors des pauses déjeuners, voici quelques informations qui vous feront briller en société.

 

Sur le prix Goncourt 2016

"Le prix Goncourt, ça rapporte grave" lâche Pascal, votre collègue frimeur, qui pense être l'encyclopedia universalis à lui tout seul. C'est le moment de briller. L'air pensif, rétorquez : "je ne suis pas tout à fait d'accord". L'air goguenard, Pascal pense encore pouvoir vous clouer le bec. "Tu sais, en soit, le prix Goncourt en lui-même ne rapporte qu'un chèque symbolique de 10 euros". Vous faites mouche. Les collègues vous scrutent, les yeux écarquillés. "Mais je te le concède, avoir un prix comme le Goncourt assure en moyenne 400 000 exemplaires vendus. Pour gagner de l'argent, je miserais plutôt sur le prix Décembre de Pierre Bergé. 30 000 euros, ça commence à devenir intéressant". Pascal, le souffle coupé, avale son café tiède.

 

 

Gaël Faye, Petit pays, édition Grasset

Fin de la réunion, il est 11h30. La pause déjeuner est dans une heure. Vous prenez une pause et sortez vapoter (parce que c'est le mois sans tabac) avec votre collègue Cathy, férue de littérature. "C'est dommage pour Gaël Faye, j'ai adoré son livre mais je pense qu'il ne l'aura pas", souffle-t-elle. Plutôt que de lui demander pourquoi elle pense une telle chose, vous savez désormais que Petit Pays est le premier roman de Gaël Faye. Même si le livre retrace une histoire similaire à celle de son auteur, "ce n'est pas une autobiographie", précise Gaël Faye sur le plateau d'On n'est pas couché en septembre 2016. L'intrigue relate l'enfance de Gabriel, 10 ans, qui vit une enfance paisible au Burundi avec sa famille. Petit à petit, l'atmosphère se dégrade et le petit burundais connait les atrocités de l'époque : la guerre civile et le génocide rwandais. "On passe de l'histoire d'un enfant, à celle d'individu qui comprend petit à petit qu'il est plus que cela. Il découvre ses identités : métis, Tutsi, Français..." Devant le caractère grave que prend la conversation, vous ajoutez : "j'adore les chansons de Gaël Faye, j'ai toujours l'impression de voyager. Comme dans le livre d'ailleurs".

 

Régis Jauffret, Cannibales, éditions Seuils

Pause déjeuner. Pascal feint l'ignorance, mais au fond, vous savez que le deuxième round va se jouer maintenant. "J'ai tellement faim que je mangerais un humain", lance un collègue. Les yeux de Pascal cherchent les vôtres, afin de cerner qui de vous deux dégainera la meilleure vanne en premier. "J'en connais deux autres qui le feraient bien volontiers", finit-il par sortir, peu convaincu de la force de sa blague. Vous savez à quoi il fait allusion : le finaliste Régis Jauffret pour son livre Les Cannibales. L'auteur habitué des faits divers a préféré un roman épistolaire où Noémie, une jeune peintre de 24 ans, ex-copine de Geoffrey, échange des lettres avec son ex-belle mère, 85 ans. La jeune artiste s'excuse d'avoir quitté le fils de Jeanne. Des justifications qui pousseront les deux acolytes à dévorer littéralement Geoffrey. "Je trouve l'auteur aussi intéressant dans ses écrits que son profil Twitter. Je ne sais pas si tu l'as regardé, mais il fait autant preuve de cynisme que dans la vraie vie, et je trouve ça fabuleux. D'ailleurs,Clique l'émission de Canal Plus en a parlé, je ne sais pas si tu as vu". Vous marquez un nouveau point, vous en avez désormais deux d'avance sur votre adversaire.

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Catherine Cusset, L'autre qu'on adorait, éditions Gallimard

Il faut choisir le lieu du déjeuner. Cathy aimerait un endroit cosy et pas trop cher. Pascal n'ose plus rien proposer et vous n'avez aucune idée. Puisque la journée s'articule autour du Goncourt et que votre collègue a l'air décidé à en découdre, il vous lance sur L'autre qu'on adorait de Catherine Cusset. L'histoire de Thomas, universitaire américain et de sa descente aux enfers. "Plus qu'une histoire d'amitié, ce livre décrit une tragédie contemporaine, tu ne trouves pas ?", vous demande-t-il. Ce à quoi vous répondez : "ce qui m'a touché, c'est de voir comment Thomas atteint des sommets pour ensuite plonger dans les tréfonds de la dépression. J'ai aussi beaucoup apprécié la culpabilité de la narratrice, qui avait publié un roman sur la vie de Thomas. Elle culpabilise parce qu'elle semble avoir mieux réussi sa vie, et en même temps, elle n'y est pour rien", répondez-vous, l'air passionné. Cathy propose finalement la brasserie qui fait l'angle, vous êtes tous les trois d'accord.

 

Leïla Slimani, Chanson douce, éditions Gallimard

18 heures. Vous sortez du boulot. Pascal et Cathy prennent l'ascenseur avec vous. Cette fois, à vous de lancer une allusion : "Vous avez une nounou vous ? Je vous avouerais qu'après avoir lu Chanson douce, de Leïla Slimani, j'ai un peu peur de ce qu'il pourrait se passer..." Vos deux collègues étouffent un rictus. Chanson douce, c'est l'histoire d'une jeune maman qui aimerait reprendre le travail, sans le consentement de son mari. Finalement, elle finit par le convaincre. Ils embauchent Louise, nounou parfaite sous tous rapports. Pascal, amusé, approuve : ""pour un deuxième roman, l'auteure fait fort je te l'accorde. J'ai adoré la manière dont elle dépeint cette tragédie familiale". Ce à quoi Cathy ajoute : "elle joue avec le titre comme avec nos nerfs. Et puis, j'aime la trame de fond : la difficulté pour la maman de conjuguer vie professionnelle et personnelle". Vous concluez : "Leïla Slimani s'est inspirée d'un fait divers pour ce roman : le meurtre de jeunes enfants d'une famille new-yorkaise en 2012 par leur nounou dominicaine. Et puis on sait dès le départ que Louise va tuer les marmots, les signes annonciateurs se délayent tout au long du livre". Plus que pour crâner, savoir parler du Goncourt avec vos collègues peut aussi vous faire passer de bons moments en leur compagnie.

Florence Morel