Le Chili par ses photographes, à la Maison de l'Amérique latine

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Publié le 17/02/2016 à 10H15
A gauche, Zaida González, "Sans titre", de la série "Recuerdame al morir con mi ultime latido", Chile, 2009-2010 - A droite, Alejandro Hoppe, "Tribunal militaire", Santiago, du livre "Chile desde adentro", 1987

A gauche, Zaida González, "Sans titre", de la série "Recuerdame al morir con mi ultime latido", Chile, 2009-2010 - A droite, Alejandro Hoppe, "Tribunal militaire", Santiago, du livre "Chile desde adentro", 1987

© A gauche, Zaida González - A droite, Alejandro Hoppe

La Maison de l'Amérique latine nous ouvre les portes du Chili à travers le regard, ou plutôt les regards, de six photographes contemporains de générations différentes. Un travail forcément politique, marqué par les années de dictature, qui s'intéresse aussi aux marges de la société chilienne, des gitans aux peuples dits indigènes.

Documentaire et photo poétique se croisent et se mêlent dans cette exposition où six photographes chiliens nous racontent leur pays, des années noires à Santiago à la vie des Mapuche au sud et des Quechua au nord.

Les regards sont divers mais plusieurs de ces artistes ont été aux origines d'une association unique qui a rassemblé les photographes sous Pinochet. Créée en 1981, l'AFI (Association des photographes indépendants) leur a offert une protection et un lieu d'échange alors qu'ils risquaient souvent leur vie.
Luis Navarro, Linda Pantich, du livre "Foturi", Chile, 1983

Luis Navarro, Linda Pantich, du livre "Foturi", Chile, 1983

© Luis Navarro, courtesy Galerie NegPos


Luis Navarro Vega, le photographe des gitans

Luis Navarro Vega, né en 1938 (le plus âgé des artistes présentés), voulait sous la dictature être "le photographe des perdants et des morts". Mais plus tard, il a travaillé sur les gitans du Chili, un peuple dont il se sent proche. Ce sont leurs portraits qu'il montre ici, ceux de gens qu'"ils n'ont pas pu dompter", dit-il, expliquant qu'on n'a jamais réussi à leur imposer le service militaire. "Je me suis battu contre Pinochet, comme eux je suis attaché à la liberté par-dessus tout", dit-il de ces hommes et femmes qui l'ont adopté.
 
Son intérêt pour eux lui vient d'un camarade de classe qu'il a connu brièvement, qui est parti et qu'il n'a jamais revu. Depuis 35 ans il photographie les gitans, beaucoup les femmes, de beaux portraits en noir et blanc dans les années 1980, des portraits de famille en couleur plus récemment.
Alvaro Hoppe, Santiago, du livre "Chile desde adentro", 1983

Alvaro Hoppe, Santiago, du livre "Chile desde adentro", 1983

© Alvaro Hoppe, courtesy Galerie NegPos


Alvaro et Alejandro Hoppe, images de résistance

Les frères Alvaro et Alejandro Hoppe nous montrent des photos de rue sous la dictature de Pinochet, des manifestations à la vie quotidienne.
 
Nés respectivement en 1956 et en 1961, ils ont commencé en 1978-1979, en autodidactes, utilisant la photographie comme expression de la résistance à l'oppression. Sur une image, des étudiants accueillent une visite de Pinochet avec des pancartes à son effigie. L'une, tombée au sol porte la lettre R, en signe de résistance.
 
Devant un car, un homme est arrêté. Des manifestants protestent contre la torture, autour de Carmen Gloria Quintana, brûlée vive par les militaires en 1986. Il y a aussi les funérailles du photographe de 19 ans Rodrigo Rojas, arrêté en même temps qu'elle, qui n'a pas survécu à ses blessures : le corbillard couvert de fleurs passe dans une atmosphère lourde de fumées et de matraques. L'ambiance sera plus légère lors des manifestations pour le "non" au référendum sur le maintien de Pinochet au pouvoir, qui ouvre la perspective de la fin de la dictature.
 
Alvaro saisit la révolte et les cris dans toute leur force, Alejandro pose un regard parfois plus ironique. Leurs images étaient publiées dans des revues alternatives.
Claudio Pérez, "Volcán San Pedroy y San Pablo", du livre "Ritos y Memoria", 2005

Claudio Pérez, "Volcán San Pedroy y San Pablo", du livre "Ritos y Memoria", 2005

© Claudio Pérez, courtesy galerie NegPos


Claudio Pérez et la mémoire

De la même génération, Claudio Pérez nous parle aussi de la dictature. Mais après des images proches du photojournalisme, son propos est aujourd'hui d'entretenir la mémoire, de "prendre en charge" le passé. Ainsi, il a imaginé en 1999 un "Mur de la mémoire", pour résister à l'oubli : il a recueilli les images d'un millier de disparus et les a affichés sur le pont Bulnes à Santiago. Abandonnée, l'œuvre tend elle-même à disparaître. D'où une nouvelle œuvre, "Necrosis", de grandes photos de ces portraits à moitié effacés.
 
Mémoire toujours, Claudio Pérez s'intéresse à la culture quechua des communautés indigènes et à leurs cérémonies, dans des paysages désolés du nord du Chili.
Leonora Vicuña, "Koyom", Chile, 2010

Leonora Vicuña, "Koyom", Chile, 2010

© Leonora Vicuña, courtesy Galerie Negpos


Leonora Vicuña et les Mapuches, entre documentaire et création

Leonora Vicuña, née en 1952, se fait le témoin de la culture du peuple Mapuche, auprès de qui elle s'est installée, à Carahue, dans le sud, "au cœur profond du Chili", dit-elle, après avoir vécu longtemps en France où elle a étudié les sciences sociales. Elle veut montrer comment vit un peuple écrasé, ignoré, méprisé, abandonné.
 
Il y a les grands portraits en couleur, de Koyom, un personnage caché derrière un masque en peau de mouton, du leader Don Miguel, qui se surnomme lui-même "Malo" (mauvais). Les femmes qui se préparent pour le guillatún, cérémonie mapuche. Un Saint Sébastien très kitsch, est noyé dans les glaïeuls rouges.
 
Le travail de Leonora Vicuña est discret et respectueux de ces hommes et femmes qui, bien que ses amis et voisins depuis des années, ne veulent pas qu'elle photographie leurs cérémonies mêmes. 
 
Son travail est entre documentaire et création plastique, un témoignage sur "un monde où je vis réellement" avec des portraits classiques donc, et un travail expérimental autour du multimédia, images travaillées, assemblées, vidéo.

Zaida González, la jeune génération

Zaida González, née en 1977, représente la jeune génération. Le travail provocateur, délibérément dérangeant, de celle qui se présente comme photographe et vétérinaire est constitué d'images kitsch à partir de photos noir et blanc qu'elle colorise à l'aquarelle dans des couleurs pastel, des mises en scène qui empruntent à l'imagerie populaire et au grotesque pour interroger, transgresser les stéréotypes de la société chilienne, abordant la religion, le couple traditionnel, l'homosexualité, l'avortement.