Nigeria : l'art contemporain, arme de contestation

Par @Culturebox
Publié le 29/12/2012 à 14H55
Détail d'une peinture de l'artiste nigérian Wande George, exposée fin août à Lagos

Détail d'une peinture de l'artiste nigérian Wande George, exposée fin août à Lagos

© Pius Utomi Ekpei / AFP

L'art contemporain, utilisé à des fins politiques, est en plein essor depuis la fin du régime militaire nigérian en 1999, même si le musicien Fela Kuti en son temps, et le prix nobel 1986 de littérature Wole Soyinka, tous deux très engagés politiquement, rappellent que la critique à travers la culture ne s'est jamais tue, même en pleine dictature.

Flûte de champagne à la main, un oligarque replet, air suffisant et satisfait, la blouse entièrement recouverte de billets de banque, tourne le dos à la foule en détresse... Pour l'une de ses toiles colorées au style naïf, intitulée "la classe dirigeante" (voir ci-dessous), l'artiste nigérian Wande George explique à l'AFP qu'il s'est inspiré du côté "bling-bling" de la bourgeoisie locale qui exhibe sa fortune de façon décomplexée, notamment à Victoria Island, quartier chic de Lagos où il a exposé récemment.
"La classe dirigeante" (détail), une autre peinture du Nigérian Wande George

"La classe dirigeante" (détail), une autre peinture du Nigérian Wande George

© © Pius Utomi Ekpei / AFP
Les riches : une infime minorité
Le Nigeria, pays le plus peuplé d'Afrique, premier producteur de pétrole du continent, est considéré comme l'un des Etats les plus corrompus au monde, les revenus de l'or noir ne profitant qu'à une infime minorité. Alors que les plus riches circulent en 4X4 avec chauffeur et habitent des résidences luxueuses, la grande majorité de la population survit dans des bidonvilles insalubres et surpeuplés.

L'art, pour résister et garder sa dignité
Ces inégalités sociales engendrent une création artistique engagée chez les jeunes artistes nigérians. "On fait avec", estime Joseph Eze, finaliste de la cinquième édition de la compétition nationale d'art contemporain, qui a lieu chaque année. "Sinon, on serait réduits en miettes." Reportage (en anglais) sur le 5e Concours d'art de Lagos (2012)
C'est ce concours qui donne à de nombreux jeunes artistes l'opportunité de s'exprimer et de transmettre des messages sociaux ou politiques.
"Les artistes locaux s'interrogent de plus en plus sur leur façon de s'exprimer", estime Marc-Andre Schmachtel, de l'institut allemand Goethe, membre du jury de la compétition nationale d'art contemporain, qui s'est déroulée récemment. "Les gens commencent à sortir des sentiers battus, rien qu'entre l'année dernière et cette année, le niveau du concours est bien plus élevé." Le juré allemand explique ce changement par la façon dont Lagos est en train d'évoluer.

Lagos, 15 millions d'âmes et de nombreuses galeries d'art
La ville tentaculaire, l'une des plus chaotiques au monde, avec ses quelque 15 millions d'habitants, abrite une classe moyenne de plus en plus importante, qui représente un marché potentiel pour les artistes locaux. Entre-temps, les galeries d'art se multipilent.

Dans un centre de conférence surplombant la lagune, lors de la remise de prix, Joseph Eze avait choisi d'exposer une oeuvre construite entièrement à base de tongs en caoutchouc récoltées sur les plages de la ville. Au travers de cette installation, Eze dénonce les destructions d'habitats précaires, qui laissent des milliers de pauvres sans toit, pour récupérer le terrain et servir les intérêts des plus puissants. Cette oeuvre d'art est aussi un hommage aux Nigérians les plus démunis qui arrivent à se sortir des pires situations avec rien, explique à l'AFP l'artiste de 38 ans.

Mais l'oppression des pauvres par les puissants n'était pas la seule préoccupation des finalistes de cette compétition. Alafuro Sikoki, qui a gagné le deuxième prix et 9.500 dollars, dit chercher à confronter les Nigérians à leurs propres travers. "Cog" (rouages), l'oeuvre conceptuelle que la jeune femme de 32 ans a présenté au jury, explique l'immense popularité des films de Nollywood, l'industrie cinématographique nigériane, dont les vidéos, souvent "faites maison", dépassent en volume la production du Bollywood indien.

Ces films très bruyants, au scénario souvent tortueux, remplis d'intrigues et de drames, ont une fonction de "catharsis" dans un pays où beaucoup de gens ont été victimes de traumatismes dont on parle peu, parce que c'est tabou. "Des choses vraiment horribles sont arrivées à des gens ou à leurs proches et la seule façon, pour eux, de se dire que ce n'est ni fou ni complètement étrange est de le voir à la télévision", dit-elle.

Dans son oeuvre "African Time", composée d'une série d'horloges affichant des heures différentes, l'artiste critique la propension de ses compatriotes à être très en retard. "Pourquoi avons-nous une perception du temps différente de tous les autres", se demande-t-elle. "On ne vit pas sur la lune !"

Lagos intéresse les spécialistes de l'art du monde entier
"Lagos attire l'attention des conservateurs et des collectionneurs internationaux", estime l'artiste française Eve Therond, venue de New York pour faire partie du jury. Et les jeunes artistes nigérians se focalisent de plus en plus sur des thèmes concrets qui font partie de leur quotidien, "rejet(ant) toute forme d'exotisme ou d'Africanisme" souvent mis en avant par leurs aînés, ajoute l'artiste venue de France.