"Histoire d'Irène", par Erri De Luca, marchand d'histoires

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 21/05/2015 à 18H39, publié le 21/05/2015 à 18H33
Erri de Luca publie "Histoire d'Irène" (Gallimard)

Erri de Luca publie "Histoire d'Irène" (Gallimard)

© C. Hélie

Alors qu'il comparaissait à nouveau mercredi 20 mai, devant un tribunal de Turin pour “incitation au sabotage” de la ligne Lyon-Turin, Erri De Luca publie en France "Histoire d'Irène" (Gallimard) un recueil de trois textes qui célèbrent la beauté du monde.

La femme dauphin

Erri De Luca revient avec trois histoires courtes. La première, la plus longue, est celle d'Irène, une jeune fille qui nage avec les dauphins au large d'une île grecque. Elle a 14 ans et son ventre s'est arrondi. Depuis toujours elle fuit la compagnie des humains, mais la nuit au sortir des flots, elle accepte de livrer ses secrets au narrateur. Elle fait confiance à son âge "blanchi sur les tempes". Son confident est un étranger. Il aime aussi nager et vend des histoires au marché. Ce premier récit évoque la mythologie grecque, où les humains, les animaux et les Dieux se fréquentent sans frontières. "Le monde est un alphabet composé de lettres qui se combinent entre elles", a découvert le narrateur en lisant les livres anciens. A la jeune fille il dit : "toi, tu es la conjonction et qui réunit terre et mer".

Le père d'Erri

Le second récit évoque un épisode de la vie d'Aldo De Luca, père de l'auteur, réfugié en 1943 dans une étable à Sorrente, avec quatre camarades et quelques vaches, en attendant d'embarquer pour Capri. Dans l'étable s'ajoute bientôt un homme âgé, "de famille juive". Le vieil homme ouvre chaque jour sa bible en hébreux et la laisse ouverte jusqu'au soir sans en lire une ligne. Aldo de Luca est curieux. Il interroge le vieil homme sur sa religion et sur les textes, (les racines de la passion d'Erri, son fils pour les écritures saintes?).

La troisième histoire, encore plus courte, raconte les derniers moments de la vie d'un vieillard. qui jouit jusqu'à la dernière seconde des fruits de la terre (ici une amande) en contemplant le spectacle du monde (la méditerranée), dernier moment de sensualité d'une vie "qui attendait son heure de bonheur pour tirer sa révérence".

La mer refuge

Reliées par la méditerranée (comme échappée), ces trois histoires le sont aussi par la sensualité qui traverse tout le livre. On y retrouve tous les thèmes de prédilection du romancier : l'innocence de l'enfance, la force de la nature, le langage, la justice, Dieu et l'amour. Erri De Luca y met aussi de lui-même, romancier militant, en marge, comme un invité entre les lignes de ces trois histoires. 

Le romancier, poursuivi pour "incitation au sabotage", a pour la première fois témoigné le mercredi 20 mai lors de son procès (ouvert en janvier 2015) : "Si vous regardez dans le dictionnaire de la langue italienne, 'sabotage' a plusieurs significations : causer des dommages significatifs, certes, mais également empêcher, gêner, faire obstacle", a-t-il souligné. Le romancier italien a publié en janvier dernier "La parole contraire" (Gallimard), ouvrage dans lequel il revendique le droit d'utiliser ce terme et dans lequel il défend la liberté d'expression et le devoir de parole de l'écrivain.

"Je peux inciter à la lecture, à la limite à l'écriture", mais pas au sabotage", s'est-il défendu mercredi à son procès. La prochaine audience, qui doit présenter les réquisitions et les plaidoieries des avocats, a été fixée au 21 septembre. Erri De Luca risque 5 ans de prison.
Couverture "Histoire d'Irène", Erri De Luca (Gallimard)

Histoire d'Irène Erri De Luca, traduit de l'italien par Danièle Valin (Gallimard – Du monde entier – 121 pages – 12,50 euros)

Extrait
La peau d'Irène est couverte de fins poils jaunes, une couche de fleurs de genêts. Son odeur est salée, comme un bateau de pêche.
Son nez se plisse pour mieux sentir et ses taches de rousseur couleur de prune se froncent tout autour.
Les yeux d'Irène ne me voient pas. Je suis dans son champ de vision et elle me traverse.
Elle ne m'exclut pas mais son regard ne fixe rien.