"L'amour et les forêts": roman hyperréaliste d'Éric Reinhardt sur le harcèlement

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 13/09/2014 à 15H47, publié le 12/09/2014 à 12H38
Éric Reinhardt  "L'amour et les forêts" (Gallimard)

Éric Reinhardt  "L'amour et les forêts" (Gallimard)

© Catherine hélie

Dans "L'amour et les forêts", son dernier roman, Eric Reinhardt se met en scène - c'est la mode cette saison - pour raconter l'histoire d'une femme harcelée par son mari. Une plongée oppressante dans les affres d'une relation empoisonnée par la jalousie.

L'histoire : un écrivain (Eric Reinhardt) fait la connaissance d'une lectrice. Bénédicte Ombredanne, c'est son nom, lui a écrit. Elle est agrégée de lettres, professeure dans un lycée dans l'Est de la France. Elle est belle et idéaliste. L'écrivain la rencontre une première fois à Paris. Lors de ce premier rendez-vous, ils parlent de littérature et des livres du romancier. Ils se revoient quelques mois plus tard. Cette fois, c'est la jeune femme qui se livre à l'écrivain. Brimades, humiliations, insultes, Bénédicte Ombredanne vit un calvaire auprès d'un mari jaloux qui la harcèle nuit et jour.

Une seule fois, guidée par une soudaine rébellion après une énième crise, Bénédicte Ombredanne drague sur internet sous le pseudo @fionarose et décroche un rendez-vous avec @Playmobil677, alias Christian. Bénédicte le rejoint le lendemain chez lui, dans une maison au bord d'une forêt. Prête à vivre ce qui deviendra "la plus belle journée de sa vie", elle "appuie son doigt sur la sonnette. Sa stridence retentit à l'intérieur de toute son existence, réveillant la sensation qu'elle avait été enfant, et qu'un jour elle serait vieille".

Les vertiges de la passion

La journée est à la hauteur de ses espérances. Sur le chemin du retour, elle réalise que "Le monde se divise entre ceux qui vivent la beauté suffocante d'une folle passion – et ceux qui ne vivent pas l'urgence et la beauté suffocante, étourdissante, obsessionnelle, d'une folle passion". Dans sa voiture qui la ramène à sa vie, "elle était fière ce soir-là, les mains sur le volant, ailée et palpitante, de connaître enfin ce sentiment, d'apercevoir soudain la vraie fracture qui ordonnait le monde, et de se dire qu'elle figurait, chanceuse, parmi ceux, invisibles à l'œil nu, qui connaissent les vertiges d'une passion."

Et pourtant, après cette journée passée avec Christian, acte de rébellion et échappée sublime, Bénédicte Ombredanne retourne à sa vie, définitivement enfermée dans la soumission à son mari odieux, et on ne comprend pas très bien pourquoi, d'autant que la 4e de couverture nous avait promis le "récit poignant d'une émancipation féminine". Car après la parenthèse enchantée, la lumière d'une clairière avec Christian (et encore, il y est beaucoup plus question de sexe que d'amour), c'est pourtant l'histoire d'une femme incapable d'échapper à sa condition d'épouse et de mère que raconte d'un trait, sans presque aucun retour à la ligne, cet oppressant roman : les nuits d'insultes, la description méticuleuse des horreurs débitées par un homme manifestement dérangé, les larmes, les insomnies, les humiliations…

Hyperréalisme oppressant

Certes, Bénédicte se réfugie dans le souvenir de sa parenthèse enchantée avec Christian. Elle revit chaque instant de cette journée merveilleuse, y pense "comme à une île sublime et odorante, charnelle, sonore, dont les splendeurs s'intensifiaient à mesure que les jours s'écoulaient, et que s'amenuisait la possibilité qu'elle puisse jamais les retrouver". Certes, Bénédicte trouve dans l'écriture de quoi nourrir son âme, de quoi "retrouver intacte sa propre grâce évanouie, évanouie dans la réalité mais bien vivante au fond de soi, vivante au fond de soi et éclairée au loin comme une maison dans la nuit, une maison vers laquelle on laisse guider ses pas, seul, conduit par la confiance, l'inspiration, ses intuitions renaissantes, par le désir de rejoindre cet endroit qu'on voit briller au loin dans les ténèbres, attirant, illuminé, en sachant que c'est chez soi, ce qu'on a de plus précieux, son être le plus secret". Certes.

Pourtant, Bénédicte ne quitte pas son mari. Elle reste et accepte de supporter indéfiniment le harcèlement, les humiliations, la violence. Comme si la beauté d'une journée, la possibilité entrevue du bonheur pouvait écraser le réel. Au point qu'on peut s'interroger : l'a-t-elle vraiment vécue cette journée magnifique ? Ou bien est-ce une invention de Bénédicte Ombredanne, une illusion, un espace imaginaire où se réfugier pour échapper à la violence du harcèlement ?

On sent que le romancier est renseigné sur la question - l'idée du roman lui est venue après que des femmes lui ont fait des confidences à la suite de la parution de "Cendrillon". L'écriture d'Éric Reinhardt, long flux sans respiration (quasiment pas de retours à la ligne, même pour les dialogues), colle au sujet, ne laissant aucune chance de reprendre son souffle, de s'échapper, de prendre de la hauteur, à l'image Bénédicte Ombredanne, clouée à sa vie. Un récit hyperréaliste, au point qu'on a parfois l'impression d'un vrai témoignage, dont la lecture laisse une sensation de suffocation.
Couverture de "L'amour et les forêts" (Gallimard) Éric Reinhardt
L'amour et les forêts Eric Reinhardt (Gallimard – 365 pages – 21,90 euros)

Extrait :
"A qui tu penses faire croire une chose aussi invraisemblable? À moi ? À moi ? Regarde-moi dans les yeux au lieu d'interroger la moquette, on croirait une demeurée. Ce n'est pas en adoptant cette attitude de contrition que tu vas t'en sortir, hypocrite, salope. Je n'y crois pas un instant à ton histoire de promenade dans les Vosges, je n'y crois pas un seul instant à ton histoire de panne d'essence, à ton histoire de soleil à savourer, à ton prétexte de faire le point. J'avais besoin de réfléchir ! J'avais besoin de faire le point, de prendre de la distance, de la hauteur ! Madame, pour réfléchir, elle a besoin de hisser ses infimes capacités intellectuelles au sommet du col de la Schlucht, sinon elle ne voit rien, elle n'a aucune visibilité sur son existence ! Faire le point ! On aura tout vu ! Parce que tu as besoin de réfléchir, de faire le point? Ta triste vie t'impose de réfléchir, de faire le point ? Madame n'est pas heureuse ? C'est son mari, c'est ça ? Son mari ne lui convient plus ? Il ne peut plus satisfaire ses besoins ? Ses besoins sexuels, ses besoins littéraires, ses besoins métaphysiques, ses besoins de vie radieuse et féérique, pour employer les adjectifs que madame affectionne ?"

Éric Reinhardt est né en 1965 à Nancy. Romancier et dramaturge, il est l'auteur de "Cendrillon" (Stock – 2007), "Le système Victoria" (Stock – 2011).