Théâtre. "Sombre rivière", le dramaturge Lazare se gondole sur la corde raide

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 25/03/2017 à 13H40, publié le 24/03/2017 à 12H00
Sombre rivière illustration © Jean-Louis Fernandez

Conjurer la peur, secouer le cocotier, frapper les esprits à grands coups de rires, le dramaturge et metteur en scène se surpasse dans ce spectacle flamboyant entre cabaret enjoué et revue ironique. Mené tambour battant par des comédiens qui chantent, dansent et jouent de la musique, c’est une fête d’autant plus joyeuse que sur fond d’inquiétude elle affirme une farouche volonté de vivre.

De certaines personnes, on dit qu’elles ont le vin triste. Lazare quant à lui aurait plutôt le blues joyeux. Le titre de sa nouvelle création, Sombre rivière, est emprunté à la tradition noire américaine. Mais si ce spectacle coule de source avec son exubérance débordante, sa mélancolie bariolée de couleurs chatoyantes, son ironie tous azimuts, c’est parce qu’il offre dans un contexte plutôt morose une bouffée d’air frais. 
Lazare prend le monde à rebrousse-poil et met la réalité cul par-dessus tête. Épaulé par des comédiens hors pair – ils jouent aussi de la musique, chantent et dansent comme de beaux diables –, il reprend les codes de la revue, du cabaret ou du clown pour mieux décocher ses flèches poétiques au fil de séquences qui s’enchaînent à un rythme soutenu quand elles ne se télescopent pas. 
Car ici on ne s’éternise jamais. On bondit d’un moment à un autre. On interrompt même, si nécessaire, sans se préoccuper de ce qui serait en cours. C’est une telle fête de masques, de costumes et de traits d’esprit qu’on pense parfois à la folle confusion à l’œuvre dans Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare Il y a notamment ce personnage tout droit sorti d’un tableau de Jérôme Bosch à qui l’on demande pourquoi il porte ses fesses par-devant et qui répond que c’est parce qu’il s’est retourné trop vite. 
Cette allure à la fois hachée et débridée permet toutes les fantaisies. Comme de suggérer, en passant, la possibilité que nous soyons tous des sans-papiers, des immigrés, des réfugiés… Ce n’est pas le cas bien sûr – enfin, pas pour tous. Il s’agit seulement d’imaginer. Et en poussant plus avant de se demander pourquoi le monde s’affole tant aujourd’hui. Pourquoi la peur domine. Pourquoi ayant perdu tout point de repère certains embrassent les idéologies les plus radicales, de l’extrême droite au djihadisme.
Sombre rivière 1 © Jean-Louis Fernandez
Sombre rivière ouvre sur une évocation des attentats de 2015 et 2016. Les mots djihad, Daesh, islam ne sont jamais prononcés. Lazare ne se livre pas à un réquisitoire. Aux idéologies mortifères ou à la haine, il oppose l’amour, l’humour, l’autodérision, une inépuisable vitalité et la force irrépressible de l’imaginaire. Sa parole, démultipliée sous forme de dialogues pétillants d’ironie, assumés par une galerie de personnages, dont certains étaient déjà dans ses spectacles précédents, rend compte de l’atmosphère troublée de l’époque. Trouble auquel il est d’autant plus sensible que, né de parents algériens, il a autrefois vécu à la dure avant de s’en sortir grâce à l’écriture et au théâtre
Lazare a déjà évoqué ce qu’il appelle "la souricière de la mémoire", c’est-à-dire ses origines et l’histoire de l’Algérie, dans ses premières créations: Passé – je ne sais où qui revient, sur les massacres de Sétif et Guelma en 1945 en Algérie, Au pied du mur sans porte, sur la crise des banlieues ou Rabah Robert – touche ailleurs que là où tu es né sur la guerre d’Algérie. Rien d’étonnant donc si la tête du général Bugeaud apparaît de façon récurrente dans Sombre rivière, ni si le personnage de Lazare s’y confronte à son alter ego, Libellule, bien connu de ceux qui ont vu ses créations antérieures. 
On y voit aussi bien sa mère, dont le visage rieur projeté sur un écran au-dessus du plateau rayonne d’humanité, que le prophète Jonas en ciré jaune, un quidam en costume de croisé ou encore Frère Tuck, le héros de Robin des Bois. On y entame des refrains empruntés, entre autres, à Michael Jackson ou à Blind Willie Johnson. Le tout emporté dans un tel élan que le spectacle se transforme in fine en ode aux puissances de l’imagination envisagées comme antidote à l’asphyxie et à l’aliénation contemporaines. 
Sans doute y a-t-il quelque chose d’enfantin dans cette aspiration à transformer le cours du monde par la magie du verbe. Mais cette volonté de dépasser une réalité traumatisante et d’aller de l’avant sans se laisser terrasser est loin d’être une réponse anodine face aux menaces actuelles – sachant que celles-ci agissent, comme l’a bien repéré Lazare, pour une grande part sur les esprits. Comme quoi un spectacle peut être à la fois une fête endiablée et aborder – non sans culot et avec un grain de folie – des questions graves, confirmant au passage une réflexion notée par Elias Canetti dans son journal: "Dire le terrible de façon qu’il cesse de l’être; qu’il donne de l’espoir parce qu’il a été dit ". 
 
Sombre rivière, de et par Lazare
avec Anne Baudoux, Laurie Bellanca, Ludmilla Dabo, Julie Héga, Louis Jeffroy, Olivier Leite, Mourad Musset, Veronika Soboljevski, Julien Villa
jusqu’au 25 mars au Théâtre national de Strasbourg
du 29 mars au 6 avril au Nouveau Théâtre de Montreuil (93).
Le 28 avril au Théâtre Liberté – Scène nationale Toulon (83).

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