Théâtre. "Zvizdal": Tchernobyl, la catastrophe et au-delà

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 03/12/2016 à 21H16, publié le 03/12/2016 à 17H00
Zvizdal illustration © BERLIN [berlinberlin.be]

Non loin de Tchernobyl, dans la zone contaminée, cette nouvelle création du collectif anversois Berlin suit de près le quotidien de Pétro et Nadia, deux survivants isolés âgés de plus de 80 ans. Fort d’un matériau amassé pendant cinq ans, cette performance multimedia dresse le portrait d’une humanité bouleversante.

La nature est verte, luxuriante. Parmi les herbes hautes, l’homme désigne un endroit particulier: "Là c’était la poste". On aperçoit une rangée d’arbres et de hautes futaies; mais aucune trace du bâtiment, sinon, peut-être, quelques vagues pans de murs envahis par la végétation. L’homme marche en traînant le pas dans ce qui fut autrefois Zvizdal, le village où lui et son épouse ont vécu toute leur vie, à quelques encablures de la centrale de Tchernobyl, en Ukraine. À la suite de la catastrophe nucléaire des 26 et 27 avril 1986, Zvizdal a été décrété zone d’évacuation obligatoire, impropre à la vie humaine.
À l’époque le couple était âgé de 65 ans. Ils s’appellent Pétro et Nadia. Au lieu de partir comme le reste de la population, ils sont restés sur place. La journaliste Cathy Blisson les a rencontrés pour la première fois en 2009. Proche de Bart Baele et Yves Degryse du collectif anversois Berlin dont elle suit le travail depuis des années, elle les a aussitôt alertés de l’existence de ce couple incroyable survivant plus de vingt ans après la catastrophe dans une zone interdite d’accès. C’est d’ailleurs par des démarches administratives afin d’obtenir la permission d’y pénétrer que s’ouvre Zvizdal, spectacle co-signé par Berlin et Cathy Blisson.

Survie

Comme toujours avec ce collectif, ce qui pourrait faire l’objet d’un documentaire est traité sur un mode plus distancié par le biais d’un dispositif théâtral ingénieux. Pour commencer le public est réparti de chaque côté d’un écran où sont projetées les images tournées à Zvizdal. Au-dessous de l’écran est installée une maquette très réaliste – il y a une cheminée qui fume et des animaux – reconstituant trois versions de la ferme de Pétro et Nadia, correspondant au passage des saisons. De temps à autre des images filmées de la maquette apparaissent à l’écran se confondant presque avec les prises de vues d’origine.
On comprend vite à quel point la vie du couple est rythmée par les saisons. Sans gaz ni électricité ni eau courante, ils se nourrissent de ce qu’ils cultivent dans leur potager. Leur seul lien avec le reste du monde est une radio que Pétro écoute tous les jours, pas plus de cinq minutes pour économiser les piles. La caméra ne pénètre jamais à l’intérieur de la ferme, ni même au-delà de la clôture qui la protège de l’extérieur. Pourtant à force de les suivre dans leur quotidien, on se sent dans une proximité de plus en plus grande avec le couple. On les voit vivre au fil des cinq années qu’a duré le tournage. Pétro raconte sa jeunesse, son départ à l’armée quand il avait seize ans. Il se souvient de Staline. Lui et Nadia pensent que les gens devraient revenir vivre dans la zone. 
À plus de 80 ans, Pétro n’a plus beaucoup de dents. Mais son énergie vitale impressionne. Le couple possède une vache fatiguée et un cheval qui claudique quelque peu. Leur capacité de résistance impressionne d’autant plus qu’elle est indissociable d’une dose de fatalisme. "La vie est comme un long champ de blé", dit Pétro. À l’écouter, on imagine soudain une vaste perspective se déployant à l’infini au sein de laquelle la catastrophe de Tchernobyl ne serait qu’une péripétie parmi d’autres. 
Une fois par an la zone est ouverte à ceux qui habitaient là avant. Des voitures s’arrêtent devant la ferme. On échange des nouvelles au sujet des uns et des autres. Leur fille est venue les voir; elle apporte des denrées. Au moment de se quitter, elle ne sait pas si elle les reverra l’année suivante. Un jour, le cheval meurt. Puis c’est le tour de la vache. À partir de là quelque chose bascule. Comme si un poids s’était abattu sur leurs épaules, le pas de Pétro et Nadia semble plus lourd.
Zvizdal 2 © BERLIN [berlinberlin.be]

 Empathie

Dire que le spectateur de Zvizdal se sent en empathie avec ce couple si attachant est en deçà de la réalité. Il y a chez cet homme et cette femme aux visages burinés par le temps quelque chose d’exemplaire à plus d’un titre; ne serait-ce que par l’opiniâtreté avec laquelle ils affrontent la vie sur fond de catastrophe. Mais plus encore, le fait que le spectacle nous touche aussi profondément tient pour une bonne part au sentiment prégnant d’avoir vécu en quelque sorte auprès d’eux, quasiment comme si l’on partageait leur quotidien.
 
Il est certain qu’une telle proximité n’aurait pas été possible sans l’engagement intense des concepteurs de cette création hors du commun:

La question du temps a été essentielle dans l’élaboration de ce projet pour de multiples raisons. D’abord parce qu’il fallait s’adapter au rythme de Pétro et Nadia. Parfois quand nous arrivions sur place, ils ne s’arrêtaient pas pour nous parler, mais continuaient de vaquer à leurs occupations. Il nous est même arrivé de repartir sans avoir rien tourné. Le plus souvent ils étaient contents de nous voir. Nous venions à chaque fois pour de courts séjours, pas plus d’une semaine – durée maximum dans laquelle on peut rester dans la zone contaminée; les ouvriers qui travaillent à la construction du deuxième sarcophage dans la centrale de Tchernobyl sont systématiquement remplacés par une nouvelle équipe au bout d’une semaine.
Au fil des années, une véritable relation s’est nouée. On leur a souvent demandé pourquoi ils n’étaient pas partis comme les autres. Ils avaient plusieurs explications. Ils sont restés par peur que des voleurs les cambriolent et après il était trop tard. Ils disaient aussi que ce n’était pas bien de partir. Qu’on doit continuer à vivre là où on est né. Ou encore: les gens qui partent meurent, ceux qui restent vivent. Il ne faut pas oublier qu’ils ont vécu pendant trente ans sans pratiquement voir personne. On a tout fait pour ne pas les bousculer. Il faut être très humble dans ce genre de projet.
À la fin nous nous sommes retrouvés avec 80 heures de matériel pour le film. On aurait très bien pu en tirer un reportage et, pour tout dire, nous envisageons actuellement d’en réaliser un pour la télévision. Mais nous sommes avant tout des gens de théâtre. On réfléchit toujours d’abord en termes d’espace et non d’écran. C’est pour ça que nous avons choisi un dispositif bifrontal. Quant aux maquettes, elles nous permettent de montrer ce qu’on n’a pas pu filmer parce qu’on n’était pas là quand ça a eu lieu comme la mort de la vache et celle du cheval, par exemple. Or c’est le moment où tout bascule. À partir de là plus rien n’est pareil pour eux. Du coup on montre ce qu’on n’a pas filmé et en même temps on le théâtralise.
Une chose est sûre, on s’est beaucoup investi dans ce projet, plus que dans aucun autre. En ce sens, compte tenu de la relation qui s’est instaurée avec Pétro et Nadia et de tout ce que cela signifie pour nous, je peux dire que c’est notre projet le plus personnel.

Yves Degrise
> Un aperçu de ce qui est montré sur l'écran:
Zvizdal (Chernobyl, so far – so close) de et par Berlin (Bart Baele et Yves Degryse) et Cathy Blisson
jusqu'au 17 décembre au Centquatre, Paris

Dans le cadre du festival d’Automne à Paris

Sortir avec desmotsdeminuit.fr