Théâtre."Baal" de Brecht: la vision funambule et crépusculaire de Christine Letailleur

Par @desmotsdeminuit
Publié le 25/04/2017 à 18H45
Baal illustration © Brigitte Enguerand

Stanislas Nordey excelle dans ce qui est considéré comme la première pièce de Bertolt Brecht. Donnant à son personnage une dimension presque aérienne, il entraîne la représentation dans un élan chaotique où, derrière la soif insatiable du poète prêt à tout expérimenter, se profile une détermination implacable. Une mise en scène d’inspiration expressionniste remarquablement tenue.

Son ombre se détache immense et difforme sur un panneau en fond de scène. "Baal est un géant", pourrait-on se dire parvenu à ce moment déjà bien avancé de la pièce. Mais ce n’est pas si simple. Cette tache sombre et mouvante dans un halo de semi obscurité alors qu’on entend sa voix tandis qu’il tente une fois encore de séduire une passante dont on aperçoit aussi seulement l’ombre donne peut-être la clef du personnage. 
Baal est un géant mais c’est aussi un ogre, une bête immonde, un ange, un poète maudit et bien d’autres choses encore. Baal est une surface de projection, un fantasme, une image, un concentré, voire un cliché rimbaldien mâtiné d’une nuance de surhomme. Ce n’est pas pour rien qu’il porte le nom d’un dieu païen. Créateur et destructeur, il est à la fois l’éveil du printemps et l’appétit dévoreur. C’est pourquoi il séduit autant qu’il provoque. Pourquoi il attire et dérange. 
Cynique et débauché, il se veut par delà bien et mal. Mais comme dans un film expressionniste son ombre inquiétante fascine et fait peur. Le fait-divers n’est jamais loin dans ce genre de ballade où un poète ivre danse et titube sur une arête saillante. Avec peut-être le secret désir de tomber – jusqu’où n’irait-il pas pour tester ses propres limites? 
De ce héros dionysiaque imaginé par le jeune Brecht qui signe avec Baal sa première pièce – une pièce à laquelle il ne cessera de revenir tout au long de sa vie –, les metteurs en scène ont livré ces derniers temps des versions plus ou moins convaincantes. On a souvent vu, par exemple, des Baal punks quand ils n’étaient pas directement inspirés d’Iggy Pop ou de Jim Morrisson, le chanteur des Doors. Christine Letailleur, quant à elle, oublie les poncifs de la culture rock pour explorer la complexité d’une figure dont la beauté est d’autant plus âpre qu’elle est pétrie de contradictions.
Baal 3 © Brigitte Enguerand
 
À cet égard le choix de Stanislas Nordey dans le rôle de Baal est des plus heureux. L’acteur – lui-même metteur en scène – est en effet un complice de longue date et a souvent joué sous sa direction, notamment dans la pièce Pasteur Ephraim Magnus de Hans Henny Jahn. On peut dire que sur le plan esthétique Christine Letailleur et Stanislas Nordey parlent le même langage tant leurs univers sont parents. Ce qui est un atout essentiel dans la réussite de ce spectacle, l’un des plus accomplis de Christine Letailleur. 
En effet, même si l’ensemble de la distribution est irréprochable, la structure très particulière de la pièce repose principalement sur son personnage – et donc son acteur – principal. Sachant que, par ailleurs, cette structure, loin d’être uniforme, abonde en décrochages et ruptures de rythme où il s’agit de trouver l’énergie adéquate pour ne pas lâcher le fil, c’est bien sur les épaules de Stanislas Nordey que pèse la responsabilité de maintenir la tension indispensable. Ce à quoi il réussit fort bien par un subtil dosage d’opiniâtreté, entre vigueur et folle légèreté, donnant au personnage quelque chose d’insaisissable, qui évoquerait presque en exagérant un peu l’ange exterminateur du Théorème de Pasolini.
Baal 2 © Brigitte Enguerand
"Baal! Baal!", appelle sa mère, sans que jamais il lui réponde. Les autres aussi crient son nom. Toujours en vain. Cela semble avoir peu d’effet sur lui car, même entouré, il est toujours seul d’une certaine façon. Baal suit sa propre pente. N’en fait qu’à sa tête. Poursuit obstinément son expérience des limites, une bouteille de schnaps dans une main, tandis que, de l’autre, il fouille le giron d’une fille. Baal joue un jeu dangereux. Du bistrot au cabaret, puis à la fange, il n’y a qu’un pas. 
Mais quelle que soit la situation, il y a toujours dans sa gestuelle ainsi que dans sa voix ce curieux mélange de détermination et de détachement de celui qui embrasse le tout de la vie avec les excès que cela suppose et pourtant en même temps semble se situer ailleurs, quelque part à côté du monde sans que l’on sache exactement où. La mise en scène extrêmement soignée avec ses effets d’ombres et un sens de la distance qui accentuent l’érotisme et le jeu légèrement stylisé des acteurs façonne un espace entre rêve et réalité aux antipodes du naturalisme mais parfaitement adapté à la langue abrupte pour ne pas dire brutale d’un jeune auteur déjà très inspiré.

Baal de Bertolt Brecht, mise en scène Christine Letailleur
avec Youssouf Abi-Ayad, Clément Barthelet, Fanny Blondeau, Philippe Cherdel, Voncent Dissez, Manuel Garcie-Killian, Valentine Gérard, Emma Liégeois, Stanislas Nordey, Karine Piveteau, Richard Sammut
► jusqu’au 20 mai Paris, théâtre de la Colline (avec le théâtre de la Ville)
► 23 et 24 mai à la Maison de la Culture d’Amiens

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