Théâtre. "L’Homme hors de lui": Dominique Pinon, champion de Valère Novarina

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 09/10/2017 à 19H36, publié le 03/10/2017 à 12H00
« L’Homme hors de lui », Valère Novarina Domnique Pinon © Simon Gosselin

L’acteur excelle dans ce monologue polyphonique souvent hilarant à négocier les nombreuses ruptures de rythme et autres obstacles d’un spectacle remarquablement agencé en forme de rituel où se joue le mystère toujours recommencé de la langue et du souffle. Une "chimie spirituelle" souvent cocasse au croisement de la chair et des mots.

L’homme encadré. Ce n’est pas un portrait – encore que… Mais le fait est qu’il apparaît à travers un cadre. Autrement dit, des lignes qui délimitent un espace. On pourrait appeler cela une fenêtre. C’est d’ailleurs par ce nom que l’objet, plutôt sommaire – sa fonctionnalité est surtout d’ordre symbolique –, est désigné par Valère Novarina dans L’Homme hors de lui. Qu’est-ce qu’une fenêtre sinon un point de vue, un angle d’attaque, un poste d’observation? 
Mais surtout la fenêtre est une ouverture. Celui qui regarde se projette dans un champ de vision. Il en dénombre derechef quelques éléments. Dénombrer est un des plaisirs auxquels résiste rarement Novarina. Établir des listes revient à opérer toutes sortes de prélèvements dans la trame du réel pour la recomposer ou décomposer à sa guise. Il y a dans l’énumération comme dans le catalogue une forme de jubilation. Nommer c’est faire apparaître, c’est créer, tel Adam dans la Genèse ou Alonso Quijano dans Don Quichotte. D’où les formidables litanies de noms (noms propres ou noms communs) mais aussi de verbes ou de quelques mots que ce soit dont regorgent les textes de Novarina. 
Mais revenons à notre homme dans son cadre. Le paradoxe est que tout autant que son regard ou les vocables qu’il énonce, le gaillard semble lui-même avoir été projeté sur scène. Cela explique sans doute l’énergie fébrile qui l’anime tout entier. Malgré une certaine véhémence, il semble quelque peu sonné. Un bébé à peine sorti du ventre de la mère ne le serait pas moins. Cet homme s’échappant de lui-même, c’est Dominique Pinon, comédien rompu aux effusions comme aux déséquilibres, aux allures hachées de la langue et du théâtre de Valère Novarina. Il est l’ "Homme hors de lui " du titre, "animal parlant qui respire", à la fois saisi et déporté par le langage. 
Ne sachant trop lui-même comment s’appréhender, très vite il repousse les limites qui bordaient artificiellement l’espace et traverse le cadre comme plus tard dans le spectacle, il traversera une toile peinte par l’auteur. On n’est jamais loin chez Novarina du cirque ou du music-hall. Il y a toujours dans son théâtre quelque chose d’une fête du langage impliquant la rencontre pas si fortuite d’un corps et des mots. Savoir si cette rencontre se passe bien ou mal n’est pas la question. L’essentiel c’est qu’elle aie lieu comme c’est le cas dans ce spectacle dont l’humour s’avère d’autant plus désarmant qu’il prend sa source au cœur même du tragique.
Dominique Pinon

Dominique Pinon

© Simon Gosselin

Complicité avec le public

"La mort est l’erreur de ma vie", clame le comédien. On le dirait suspendu dans un temps parallèle, comme s’il ne cessait de naître et de renaître et donc de mourir. Le drame ici est bel et bien un rite dont l’indéniable aspect comique ne fait pas oublier qu’il est centré autour de la mort. À la fois liturgie et chirurgie, opération à cœur ouvert, crucifixion où l’acteur vit de mourir et surgit de sa disparition. Au cours des quatre actes du spectacle, il est tantôt Le Vivant malgré lui, Le Bonhomme de terre, Le Déséquilibriste ou encore Le Chanteur en perdition. 
Régulièrement les mots qui le traversent se font musique, accompagnés par l’accordéon de Christian Paccoud. Au fil brisé de ce parcours semé d’embûches, Dominique Pinon épate par sa capacité à donner chair à ce théâtre tout en angles abrupts et autre ruptures dont on sent à quel point il nécessite un souffle à toutes épreuves. Car c’est peut-être cela le mystère dont Novarina ne se lasse pas de sonder les effets dans l’espace de la scène et à quoi il réussit formidablement dans cet Homme hors de lui – le mystère du souffle, de la respiration, sachant que tout part de là et tout y revient. 
En témoigne ce qu’il note dans son dernier livre, Voie négative : "La respiration passe par le traversement d’une asphyxie; c’est en ce sens que la mort (le passage par la mort comme le dit ce très beau mot de trépas) n’est pas une-fois-pour-toutes-à-la-fin quelque chose qui nous attend au tournant, non! Le passage par la mort est à creuser à nouveaux en nous, chaque jour, mille fois, tout au fond de notre souffle." 
On comprend mieux, du coup, la complicité évidente qui s’instaure entre Dominique Pinon et le public, autrement dit entre l’acteur et nous-mêmes unis dans une relation étroite; comme le décrit admirablement une fois encore Novarina qui se souvient du théâtre Nô: "L’acteur descend dans le profond, dans le sillon, dans le pli du texte, jusqu’à ce moment où les paroles semblent trouver leur source non dans notre pauvre corps humain – mais dans le sol; il s’abandonne devant nous à l’aventure rythmique et au non-savoir de la pensée. Animal du souffle, il opère le dénouage et le don de la figure humaine par la parole; il offre devant nous ce qui nous liait et qui maintenant nous délivre; il porte son corps devant lui; il pratique chaque soir le portement du corps, sa monstration, il l’offre, il semble en être détaché
 
L’Homme hors de lui, de et par Valère Novarina
avec Dominique Pinon, musique Christian Paccoud, l’ouvrier du drame Richard Pierre
jusqu’au 18 octobre, théâtre de La Colline (Paris)


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