Joël Pommerat: "Seulement l'amour ne suffit pas". Reprise de "La réunification des deux Corées" à l'Odéon-Berthier.

Savannah Macé
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 29/01/2015 à 17H01, publié le 14/01/2015 à 20H01
Réunification illustr. © Elizabeth Carecchio

De retour aux Ateliers Berthier, "La Réunification des deux Corées", prouve une fois de plus le talent et le style uniques de Joël Pommerat. Des scènes s’enchaînent au cœur d’un dispositif bi-frontal, miroir de notre propre réalité. Nul lien entre ces hommes et ces femmes, si ce n’est le fil conducteur de l’amour et du rapport à l’autre. Un moment bouleversant d’humanité et de force dramatique.

Deux ans après sa création, des silences planent toujours, les mêmes instants sans fausse note, loin des clichés pathétiques qu’a souvent inspiré ce thème universel tellement abordé. Pommerat nous offre, en toute simplicité, la représentation d’une réalité bien trop dure et incompréhensible, une perte de repères engendrée par la puissance de ce sentiment. Faut-il faire confiance à l’autre et s’abandonner ? Doit-on trouver un équilibre en soi et non à travers l’autre? Quelle influence a-t-il sur nos désirs et nos actes? La solution pour échapper à ce genre d’interrogation, reste de se voiler la face et de se fondre dans nos croyances mensongères.

La Réunification des deux Corées, ce serait comme une tentative de réunir ces deux êtres tant opposés. Comme la réconciliation, la paix ultime entre l’homme et la femme trop souvent incompris, unis dans leur malheur conjugal. Démonstration du pouvoir de l’amour comme force dépendante et dévastatrice. Ce sentiment incontrôlable nous pousse tous à l’irrationnel et nous enferme dans des tours de verre indéchiffrables pour l’autre. C’est cette tentation, cette attraction inqualifiable qui nous ronge et nous domine, qui flotte au sein de ce long couloir scénique. On ne peut vivre sans l’autre car c’est lui qui nous renvoie à la conscience de notre réalité. C’est par ses yeux que nous existons. Qu’il s’agisse ici du médecin, de la prostituée, de la mère de famille, du professeur dévoué, du couple mythomane ou de l’ami fidèle, tout être a besoin de cet amour et de cette reconnaissance. Certains le traquent, d’autres le fuient ou s’y cramponnent, mais malgré tout et quelle que soit sa forme, il subsiste.

Magie froide

À travers leurs jeux poignants, les comédiens de La Compagnie Louis Brouillard,  parviennent tous, sans exception, à s’immiscer au plus profond de chacun de nous en nous ébranlant. La plus discrète de leur émotion est juste, sincère et surtout authentique. À deux doigts d’oublier que nous sommes au théâtre, les yeux rivés sur ces âmes blessées, nous éprouvons toute la froideur et la lourdeur de cette société en manque d’amour.
Réunification image. © Elizabeth Carecchio
Malgré sa vision d’une existence, le metteur en scène n’en sacrifie par pour autant la magie mais aussi la froideur, qui illustrent toute l’authenticité de son univers. Toujours dans une volonté de décor épuré, encore plus que de coutume, toute l’atmosphère réside dans le jeu des lumières et dans ce dispositif scénique. Un long couloir vide sépare les deux gradins de spectateurs qui se font face. Une allée que les comédiens parcourent de long un large, un chemin d’évolution et de passage qui nous renvoie à notre propre traversée. Une scénographie qui introduit le mouvement des êtres et perpétue le temps de la vie qui défile. Grand adepte d’effets cinématographiques, comme dans Cendrillon, un conte qu'il avait revisité, Pommerat projette des sols d’intérieurs imprimés sur le sol de la scène. À cela s’ajoute une pénombre constante et inquiétante qui rappelle un onirisme enivrant et propre aux contes. Un brouillard et une fumée nous encerclent et nous confondent afin de mieux se chercher. Seule la beauté saisissante d’un chant sort de l’étincelante blancheur solitaire et nous ensorcèle, prolongeant le mystère.
Scénographie d'Eric Soyer

Scénographie d'Eric Soyer

© Elizabeth Carecchio
Comme à son habitude, mais ici avec davantage de charisme et encore plus d’humanité et de sensibilité, Joël Pommerat, accompagné de ses irremplaçables comédiens, nous fait témoins des êtres écorchés que nous sommes, reflets de toute une complexité. Extrême moment de vie suspendu, sublime instant de théâtre qui s’ancre dans nos chairs au-delà des frontières de cet inoubliable spectacle.

La Réunification des deux Corées, texte et mise en scène de Joël Pommerat
Aux Ateliers Berthier, Théâtre de L’Odéon, 1 rue André Suares, Paris 17e
Jusqu’au 31 janvier 2015
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