Théâtre. "Bovary", le coup de foudre de Tiago Rodrigues pour l’héroïne de Flaubert

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 30/04/2016 à 23H48, publié le 30/04/2016 à 18H19
Bovary - illustration © Sylvain Duffard

Le dramaturge et metteur en scène portugais aborde Madame Bovary par le biais du procès que le roman valu à son auteur. Une entreprise de déconstruction aussi drôle que finement jouée dans laquelle les protagonistes du spectacle se retrouvent peu à peu contaminés par la personnalité d’Emma – interprétée, il est vrai, par une Alma Palacios particulièrement lumineuse.

De quelle couleur sont les yeux d’Emma? Sont-ils noirs, bruns ou bleus? Cela n’est pas clair, car dans Madame Bovary Flaubert leur donne alternativement ces trois couleurs. Y aurait-il là une erreur de sa part? C’est ce que pense son accusateur Ernest Pinard – procureur, dont le nom peu glorieux restera définitivement associé aux procès pour obscénité intentés respectivement contre Baudelaire pour Les Fleurs du Mal et contre Flaubert pour Madame Bovary. À force de scruter les œuvres à la loupe, les censeurs finissent par devenir de redoutables critiques littéraires. Telle est la thèse de Tiago Rodrigues dans Bovary, création qui tresse habilement des arguments librement inspirés du réquisitoire et de la plaidoirie exposés lors du procès intenté à Flaubert en 1857 avec des passages de Madame Bovary et des extraits de la correspondance de l’auteur avec Elisa Schlésinger. 
Le sujet n’est pas une préoccupation nouvelle pour Tiago Rodrigues, ce comédien, metteur en scène et dramaturge portugais, qui dirige depuis un an et demi le Teatro Nacional de Lisbonne, avait déjà abordé la question en 2013 dans le remarquable Três dedos abaixo do joelho (Trois doigts au-dessous du genou) construit à partir des archives de la censure à l’époque de Salazar. Interprété par Jacques Bonnaffé, David Geselson, Grégoire Monsaigeon, Alma Palacios et Ruth Vega Fernandez, Bovary réussit avec une ironie d’autant plus exquise qu’elle est souvent en demi-teinte à faire s’entrecroiser plusieurs niveaux de lecture.
Bovary 2 © Pierre Grosbois
Il y a, d’un côté, l’accusation et la défense – Pinard contre Sénard – et, de l’autre, l’auteur quelque peu désarmé face aux imputations dont il est l’objet, dues en particulier à certains passages "licencieux" et "impies" repérés dans le roman. Enfin il y a le roman proprement dit, et surtout cette Emma Bovary par qui le scandale arrive. Car c’est d’elle que tout part et c’est vers elle que tout converge. Plutôt en retrait et silencieuse au début du spectacle, Alma Palacios donne à Emma une présence légèrement diaphane, un rayonnement discret mais persistant où pointe une nuance d’humour.
 

La couleur des yeux?

On a souvent dit que l’aspect physique d’Emma Bovary était difficile à discerner, que les descriptions susceptibles d’en donner une image précise manquent. À commencer par le problème de la couleur des yeux au sujet duquel le romancier s’explique dans une lettre à Elisa Schlésinger, ils changent de couleur selon la lumière. "Nommez lumière ce que vous voulez, chère amie", ajoute Flaubert, qui a dans le spectacle la voix chaleureuse et les traits de Jacques Bonnaffé. Pour l’accusation, ce n’est pas suffisant. Il y a aussi le fait qu’Emma se mord un peu trop souvent les lèvres et moult autres détails qui en disent long sur la fascination sans doute quelque peu dérangée du procureur pour ce livre dont il entend interdire la publication. Il aurait pu ajouter sa soif de vivre, sa sensualité, son insatisfaction, mais n’est-ce pas justement ce qui fait toute la force irradiante du personnage.
Bovary 3 © Pierre Grosbois
 Tiago Rodrigues a eu la bonne idée de faire interpréter Pinard par Ruth Vega Fernandez. En effet pour ce metteur en scène formé à l’école des TgSTAN l’acteur représente son personnage plus qu’il ne l’incarne. C’est une question de convention. De fait avant même que la pièce ait vraiment commencé, en découvrant les comédiens armés de liasses de papier affairés à répandre des feuilles sur le sol, on pense plus à des figures dans un jeu de société qu’à des personnages aux contours nettement définis.
De là cette liberté, qui leur permet de jouer l’air de rien sur plusieurs tableaux – le roman, le procès, la correspondance, mais aussi les commentaires, le théâtre dans le théâtre, les allers-retours entre passé et présent, les réflexions de Flaubert sur l’écriture, son refus de livrer le moindre élément biographique le concernant. Ainsi on avance dans le procès autant qu’on avance dans le récit; l’un éclairant l’autre et réciproquement, mais pas seulement car progressivement une contamination se propage. Ne voilà-t-il qu’il prend envie au procureur d’embrasser Emma sur la bouche? Bientôt c’est au tour du défenseur de craquer pour la jeune femme. Les voilà tout tourneboulés; ils ne savent plus vraiment ce qu’ils disent.
Bovary 4 © Pierre Grosbois
Quand intervient la célèbre scène du fiacre qui tourne en rond dans les rues de Rouen avec à son bord Emma et Léon, son amant – ce dernier criant régulièrement au cocher de continuer sa course sans jamais lui indiquer de direction précise –, des liasses de feuilles sont jetées frénétiquement en l’air par l’ensemble des comédiens. Pour le procureur, cette scène du fiacre où Emma se donne pour la première fois à Léon est «"a plus immorale de tout le roman. C’est de la luxure à l’état pur". Comme rien n’y est décrit et que seule l’imagination voit ou devine ce qui se passe, on pourrait dire que là se trouve typiquement piégé le regard du censeur, qui imagine et devine encore plus et mieux que le lecteur moyen.
Procès ou pas, on sait que Flaubert fut son premier censeur et que sur les conseils de son ami Maxime du Camp il supprima certains passages considérés comme trop risqués. Les brouillons du roman sont d’ailleurs éloquents à cet égard. 
Plus on avance vers le dénouement de l’œuvre – l’endettement, la ruine et enfin l’arsenic et le suicide d’Emma –, plus la perspective se déplace vers un au-delà du livre pour souligner la survie littéraire du personnage. Dans L’Orgie perpétuelle, peut-être la plus belle étude jamais publiée sur le roman, Mario Vargas Llosa remarque que la "révolte d’Emma naît de cette conviction, racine de tous ses actes: je ne me résigne pas à mon sort, la douteuse compensation de l’au-delà ne m’importe pas, je veux que ma vie se réalise pleinement ici et maintenant." Dans le même livre, il raconte qu’après avoir lu pour la première fois Madame Bovary, il a compris que "dès lors et jusqu’à ma mort, je vivrais amoureux d’Emma Bovary". Ce témoignage étonnant d’un coup de foudre pour un personnage fictif éclaire on ne peut mieux le spectacle de Tiago Rodrigues. On se demande alors si toutes ces pages qui jonchent la scène ne sont pas comme des pétales de marguerites effeuillées par les acteurs aussi bien que par les personnages de la pièce eux aussi amoureux d’Emma.
  
Bovary, de et par Tiago Rodrigues d’après Madame Bovary de Gustave Flaubert et le procès Flaubert, du 3 au 26 mai - Théâtre de la Bastille
Avant, pendant, après: Occupations Bastille, jusuq'au 12 juin, Tiago Rodrigues occupe le théâtre de la Bastille avec des artistes et des spectateurs avec à la clef des créations collectives : Ce soir ne se répétera jamais et Je t’ai vu pour la première fois au Théâtre de la Bastille.

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