Théâtre. "La nuit des taupes", le sous-sol enchanteur du spéléologue Philippe Quesne

Par @desmotsdeminuit
Publié le 06/11/2016 à 12H00
Nuit des taupes illustration © Martin Argyroglo

Des taupes géantes qui jouent du thérémine, font l’amour ou la cuisine et donnent des concerts de rock, dans "La nuit des taupes (Welcome to Caveland!)" le metteur en scène nous immerge dans l’atmosphère doucement barrée d’un univers parallèle. Un spectacle plein de charme proche de la performance, entre parodie de série B. et humour en demi-teinte.

Cela pourrait se situer quelque part entre le parc à thèmes et le documentaire sur un sujet improbable: la vie souterraine de taupes géantes. Tout y est, les stalactites et les stalagmites, le trou par lequel les bêtes aveugles descendent tant bien que bien que mal, en se poussant et en se cassant parfois la figure dans une vaste grotte, et enfin tout ce qui constitue la vie d’une tribu au fond très humaine. Car l’anthropomorphisme est évidemment la règle dans cette contrée imaginaire où même si le soleil ne pénètre jamais, les journées sont rythmées comme si l’on se trouvait à la surface de la terre. 
Tandis que toutes les générations des plus vieilles aux plus jeunes sont représentées, on s’amuse, on s’ébroue, on mange, on dort, on fait l’amour, on accouche, on se bagarre, on donne un concert de rock, on fait la fête, etc… Le spectacle se voit d’abord un peu comme on tournerait les pages d’un livre illustré pour enfants, mais, en filigrane, quelque chose se dessine progressivement. Déjà ces taupes, humaines trop humaines, font sourire. Parfois elles ont du mal à se mouvoir ou au contraire se roulent délicieusement sur le sol quand elles ne glissent pas joyeusement sur des pentes. Mais le plus curieux, outre leur naturel ludique, c’est leur faculté d’adaptation. L’inventivité inlassable de ces animaux, leur goût du jeu, en fait au fond des artistes.
 
Nuit des taupes 01 © Martin Argyroglo
Comme dans ses précédentes créations, de La Démangeaison des ailes à Swamp Club, Philippe Quesne ne s’attache pas tant à raconter une histoire qu’à mettre des personnages relativement peu définis en situation dans un espace qui est déjà en soi un élément dramaturgique déterminant. Ainsi c’est de la réaction des comédiens à leur environnement que naît en quelque sorte le spectacle. Philippe Quesne qui conçoit lui-même les scénographies de ses créations pense en plasticien. Il voit d’abord des formes, des lignes, des plans, des creux, des bosses, des arrondis, de la végétation ou au contraire l’absence de végétation. Il aime penser large, c’est-à-dire au-delà de la limite d’un spectacle. 
C’est en travaillant sur Swamp Club où apparaissait déjà une taupe géante que lui est venue l’idée d’une scénographie souterraine finalement réalisée dans La nuit des taupes. En élaborant ce microcosme, il a aussi voulu le partager avec d’autres artistes auxquels il a proposé d’imaginer en toute liberté des extensions possibles présentées parallèlement au spectacle. 
Au Kunsetenfestivaldesarts de Bruxelles, par exemple, où La nuit des taupes a été créée en mai dernier, des performances ont notamment été réalisées en écho à l’espace de la grotte par les artistes Marcus Öhrn, Pieter De Buysser, Maria Hassabi ou Gwendoline Robin. De la même façon, à Nanterre pendant toute la durée du spectacle, performances, projections, conférences et concerts sont programmés.
Nuit des taupes 02 © Martin Argyroglo
 
Dans son exploration imaginative de l’espace de la grotte, Philippe Quesne évoque des thématiques multiples, de l’homme des cavernes de Lascaux à l’abri antiatomique en passant par l’exotisme kitsch des séries B. L’atmosphère musicale du spectacle doit beaucoup, par exemple, au fait que les taupes jouent du thérémine(*), instrument que l’on retrouve dans les bandes son de films fantastiques des années 1950 et 1960. 
Jouant d’un humour en demi-teinte, Philippe Quesne installe des ambiances dont le comique évident laisse deviner, en arrière fond, une tonalité plus inquiète. Car si le sous-sol de la grotte évoque autant la mort que le ventre maternel, comment ne pas penser aussi à Kafka qui dans son récit Le Terrier fait parler une taupe ou encore à Henri Michaux écrivant aux heures les plus sombres de la guerre que "les siècles aussi vivent sous terre"? Le fait que ces harmoniques suggérés sans insistance se révèlent, en quelque sorte, en creux n’est pas le moindre charme de ce spectacle très réussi.

La nuit des taupes (Welcome to Caveland !), de et par Philippe Quesne jusqu’au 26 novembre au théâtre Nanterre-Amandiers, Nanterre (92).
Festival Welcome to Caveland!
      4 spectacles : La Nuit des taupes et L'Après-midi des taupes de Philippe Quesne, Fever Room d'Apichatpong Weerasethakul et L'île aux vers de terre de Cécile Fraysse
      2 performances: Un amour de soir d'Yves-Noël Genod, Spéculations de Mette Ingvartsen
      2 projections: Le Plein Pays d'Antoine Boutet et L'Homme sans nom de Wang Bing
      2 conférences: Inside de Bruno Latour mis en scène par Frédérique Aït-Touati et La Grotte interdite par Dominique Baffier
      3 soirées concerts: Dorit Chrysler & TOUTESTBEAU, Nicolas Montgermont, Jérôme Noetinger & Lionel Fernandez, Robyn Kobrynski, Tomoko Sauvage, Arne Vinzon et Chris Imler
      1 séminaire des Nouvelles théâtralités avec Markus Öhrn et Eric Vautrin
      1 parade des taupes 
      Des ateliers de thérémine avec Dorit Chrysler et l'atelier de graffiti L'Enfant des cavernes avec Tomek
(*) le son du thérémine joué par son inventeur Leon Theremin