THEATRE. "La Maison de Bernarda Alba", de Federico Garcìa Lorca: cela pourrait se passer aujourd'hui

Savannah Macé
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 16/06/2015 à 22H08, publié le 16/06/2015 à 18H23
la_maison_de_barnarda illustration © Brigitte Enguérand

Un vent de modernité et de féminité souffle sur la Comédie-Française grâce à Lilo Baur et sa sublime mise en scène de La Maison de Bernarda Alba, de Federico Garcìa Lorca. Dans l’Espagne des années 1930, suite à la mort du père, une lignée de femmes est condamnée à un deuil de huit ans. Un isolement terrible qui trouve sa résonance dans notre société et qui conduira au pire des massacres.

Dans le respect de la tradition andalouse, Bernarda Alba, à la mort de son mari, cloître ses cinq filles à l’intérieur de leur maison, les coupant ainsi de toute vie extérieure et surtout du regard des hommes. Seule, Angustias, l’aînée issue d’un premier mariage, pourra prétendre à une union avec Pepe Le Romano, celui qui fera, malheureusement, tourner d’autres têtes que celle de sa promise.
En choisissant ce texte et la traduction de Fabrice Melquiot, Lilo Baur rend hommage aux femmes et s’inscrit dans les préoccupations actuelles sur plusieurs plans. Un siècle plus tard, le cri de ces femmes retentit toujours dans certains pays qui les privent de leurs droits et de leurs libertés. La famille, ici la matriarche, impose sa volonté, ne se souciant guère du bonheur et des désirs de ses filles. Le libre arbitre et l’indépendance disparaissent au profit de la hiérarchie familiale et du pouvoir qui en découle. Aujourd’hui, dans certaines sociétés, naître femme apparaît comme la pire des punitions. Celle qui osera s’opposer à cette assignation devra payer le prix fort.
Un destin tragique est mis en lumière, celui d’un sexe condamné à l’obéissance et à la réclusion; mais aussi une image de la jeunesse et de la vie qui pétille, trépigne et qui, ne pouvant lutter contre son cœur, osera tous les interdits afin de s’échapper de cette prison pour être pleinement, ici, en accord avec son désir de l’autre. Une belle espérance  dans un monde où perspectives d’avenir et émancipation ne mènent qu’à la perte de soi.
La Maison Barnarda © Brigitte Enguérand
Cette ambivalence est illustrée à la perfection à travers la scénographie et la mise en scène contemporaines et poétiques. Toutes ces femmes sont enfermées derrière une immense façade aux airs de moucharabieh, la structure parfaite qui empêche d’être vues mais pas d'apercevoir l’extérieur, ce qui stimule la curiosité, le fantasme et la transgression. Ce dispositif présent en Andalousie, mais issu de l’architecture islamique, sert à dérober les femmes aux regards des hommes, ce qui offre à la pièce une universalité et une intemporalité indéniable. Elles jouent avec cette devanture qui les dissimule des lapidations extérieures et, quand vient la pénombre, les découvre aux fenêtres de leur chambre. Une esthétique travaillée, imagée et lyrique, renforcée par des instants de grâce insouciants et affranchis. Adela, la plus jeune et la plus effrontée, en proie à sa passion ardente, sera le symbole même de cette aspiration à la délivrance et à la rébellion. Virevoltant parmi les pétales de roses, tournoyant dans les bras de l’interdit, elle représente cette émancipation rêvée par celles qui l’entourent: un éclat étincelant empli de pulsions de vie. "Quoiqu’il arrive, le combat continue" : tel semble être le message que tend à nous délivrer la metteuse en scène.
Et quelles plus talentueuses comédiennes que celles de la Comédie-Française pour porter à bras le corps ce désir du changement. Cécile Brune, Véronique Vella, Coraly Zahonero, Elsa Lepoivre, Adeline d’Hermy, Jennifer Decker, Claire de la Rüe du Can, Sylvia Bergé, Florence Viala et Claude Mathieu sont époustouflantes de force et de sensibilité. Chacune, dans son registre, selon son rôle, fait preuve d’une précision et d’un caractère affirmés. Une pensée spéciale pour Adeline d’Hermy qui incarne Adela avec passion, conviction, fraîcheur et légèreté, la jeune cadette pleine d’espoirs: elle osera l’affrontement. 
 
La Maison de Bernarda Alba, de Frederico Garcìa Lorca mis en scène par Lilo Baur
Paris - Comédie-Française - jusqu’au 25 juillet 2015


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