"La Demande d’emploi", à la Comédie Française, Michel Vinaver analyse la courbe du chômeur

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 08/06/2016 à 15H42, publié le 06/06/2016 à 18H00
Clotilde de Bayser (Louise) et Alain Lenglet (Fage)

Clotilde de Bayser (Louise) et Alain Lenglet (Fage)

© Brigitte Enguérand

Pour sa première mise en scène à la Comédie-Française, Gilles David sert impeccablement l’écriture du dramaturge où s’entrelacent étroitement vie professionnelle et vie privée dans le contexte hautement délicat d’un entretien d’embauche. Comme récemment dans "Bettencourt boulevard", sa dernière pièce, la vision de l’auteur n’a décidément rien perdu de son acuité ni de son ironie.

Il n’y a pas vraiment un début, un milieu et une fin, comme c’est le cas dans les dramaturgies classiques. Tout a déjà commencé avant même l’entrée en scène des comédiens et tout va continuer une fois le spectacle achevé. Dans La Demande d’emploi Michel Vinaver nous plonge directement au cœur d’une situation pour en laisser progressivement apparaître les tenants et aboutissants un peu à la façon dont se dévoile un paysage – un paysage humain en l’occurrence présenté dans sa complexité presque inépuisable sous des angles multiples en une suite de séquences qui s’enchaînent sans temps morts. 
Une figure occupe une place centrale dans ce tableau finement tissé par Vinaver et dont la mise en scène sobre mais efficace de Gilles David restitue impeccablement l’ironie, c’est celle de Fage, un cadre commercial au chômage confronté à Wallace, directeur des ressources humaines d’une entreprise dite "innovante" dans le cadre d’un entretien d’embauche.
Alain Lenglet (Fage)

Alain Lenglet (Fage)

© Brigitte Enguérand

Dans un espace presque vide où trône seulement un réfrigérateur, c’est Alain Lenglet qui assume le personnage de Fage face à Louis Arene dans le rôle de Wallace. À leurs côtés Clotilde de Bayser joue Louise, l’épouse de Fage et Anna Cervinka Nathalie, leur fille. La pièce date de 1971, période de "plein emploi" où le chômage n’avait pas pris les proportions actuelles. Pour autant elle n’est pas démodée et a même gagné une certaine épaisseur du fait justement qu’étant de son époque, elle apparaît aujourd’hui comme prémonitoire et offre en ce sens un éclairage aigu sur notre présent où la difficulté de plus en plus grande à trouver un emploi en ce temps de vives tensions sur la loi Travail est le révélateur d’une crise profonde impliquant l’ensemble de la société. 
L’entretien d’embauche auquel Fage se soumet avec d’autant plus de bonne volonté que le poste à pouvoir est alléchant – il s’agit d’un poste à responsabilité – prend très vite des proportions envahissantes de l’ordre de l’obsession. Il est à son corps défendant mis sur le grill, déstabilisé par des questions pièges qui dépassent le seul domaine du travail.

Èquilibre et déséquilibre
C’est là que l’écriture de Vinaver fait mouche en décloisonnant ce qui relève de la vie privée et ce qui a trait à la recherche d’emploi. Les dialogues se croisent: le père parle avec sa fille ou son épouse tout en répondant aux questions du DRH, lequel finit d’ailleurs par s’adresser directement à l’épouse, comme si Louise avait soudain pris la place de son mari. L’image de l’homme fort – le professionnel dynamique, le cadre performant – défendue par Fage en prend un coup. D’autant que de son côté, Nathalie, âgée de 16 ans, découvre avec délices la révolution sexuelle et l’engagement politique dans un monde en pleine effervescence – de quoi perdre ses points de repère pour le père de famille. 
La demande d'emploi © Brigitte Enguérand
Dans la vie professionnelle comme dans la cellule familiale sa position de chef est remise en question. Pourtant ce qui est extraordinaire c’est qu’au fond, il n’est jamais totalement isolé. Déconcerté? En pleine crise existentielle? Certes, mais pris dans un tourbillon étourdissant, souligné par le fait que les personnages donnent l’impression de graviter sans cesse les uns autour des autres, il n’en participe pas moins d’un ensemble – même si les événements lui échappent. Impeccablement rythmée, la mise en scène de Gilles David, qui dirige ici pour la première fois des acteurs de la Comédie-Française, trouve le ton juste entre équilibre et déséquilibre pour traduire une perturbation d’autant plus désarmante que jamais frontale ses effets se font ressentir après coup sous forme de ressassement.

La Demande d’emploi de Michel Vinaver, mise en scène Gilles David
Paris - Studio-théâtre de la Comédie-Française 
jusqu’au 3 juillet 2016

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