Erwin Blumenfeld, le passé (dé)composé

Par @Culturebox
Mis à jour le 28/07/2014 à 22H33, publié le 25/11/2013 à 00H00
Erwin Blumenfeld01 © Erwin Blumenfeld

Venu de l’avant-garde photographique du début du siècle dernier, Erwin Blumenfeld (1897-1969) a dessiné en noir et blanc les silhouettes de Marlene Dietrich et de Juliette Gréco, saisi Audrey Hepburn et Henri Matisse. Déshumanisé Hitler. Puis offert de nouvelles couleurs à la mode des années 1950. De chacun de ces sujets, les clichés de Blumenfeld scrutent la face cachée.

Erwin Blumenfield -  Lisa Fonssagrives sur la tour eiffel (1939) © The Estate of Erwin Blumenfeld

Quinze ans qu’une exposition n’était consacrée, en France, à l’œuvre d’Erwin Blumenfeld. Inconnu ? Pas pour autant. Revoyez  Audrey Hepburn, parée d’une coiffe de plumes, la moue impassible démultipliée à l’infini par un jeu de miroirs. Ou la robe volante de Lisa Fonssagrives sur la Tour Eiffel en 1939. Mais ce sont surtout les couvertures du Harper’s Bazaar ou de Vogue dans les années 1950 qui rendent célèbre un artiste qui a su renouveler le genre de la photo de mode. En réalité, Blumenfeld n’a fait qu’appliquer aux clichés de mode les expérimentations testées dès ses années de jeunesse, de la superposition de négatifs au collage, en passant par la solarisation. Et réussit la gageure de concilier avec talent démarche artistique et travail commercial.

Presque dada

Erwin Blumenfeld est un photographe naturalisé américain, né Allemand en 1897. Ses débuts sont liés à l’avant-garde berlinoise des années 1915-1920. Il ne faut pas s’étonnerde voir dans l’exposition du Jeu de Paume de nombreux dessins et collages (rarement montrés jusqu’ici), car l’époque veut alors qu’un photographe naisse d’abord comme dessinateur et peintre. Pas de tableaux dans les salles, mais des montages associant dessin, texte et photos découpées (ne pas rater ceux qu’il dédie à son idole, Chaplin) qui trahissent la parenté avec le mouvement dada et surtout une longue amitié avec George Grosz. Ils sont l’œuvre d’un autodidacte. Car, orphelin de père à 16 ans, Blumenfeld n’a pas les moyens d’entreprendre les Beaux-Arts et fera de l’arrière-boutique de sa maroquinerie à Amsterdam dans les années 1920, le laboratoire de ses essais photographiques.

La mode et Hitler

Erwin Blumenfeld - mode © The Estate of Erwin Blumenfeld

Juif allemand dans l’Europe des années d’avant guerre, Blumenfeld voyage, en France, puis aux Etats-Unis où il se réfugie et s’installe comme photographe de mode. En quarante ans de carrière, passent au crible de son objectif : le mannequin et la pose publicitaire repensés ;  les vues de New-York, de Paris ou de Berlin ; ou encore  l’architecture avec un grand A, comme dans cette vision toute personnelle de la façade de la cathédrale de Rouen en 1937. La politique aussi, mais en filigrane – ses premiers collages attestent d’une aversion pour la bourgeoisie conservatrice allemande, quand ils ne dénoncent  pas directement l’idéologie militaire et les théories raciales. Jusqu’à la célébrissime série photo du dictateur, de 1933, symbole desa déshumanisation : superposition du portrait de Hitler et d’un crâne, variante avecsvastika (croix gammée) sur le front et visage de l’homme pleurant des larmes de sang. S’ajoute, quatre ans plus tard, le portrait allégorique d’une tête de veau surmontant un torse de femme : The Minotaur or The Dictateur.
 

Erwin Blumenfeld -Hitler © The Estate of Erwin Blumenfeld

Fantasmes

Plus de la moitié des salles du Jeu de paume est dédiée à l’être humain : déstructuré, décomposé. Autoportraits d’abord, Blumenfeld amusé de se mettre en scène. Parfoisfranchement comique, masqué, à poil ou affublé d’une tête de veau. Des nus ensuite, surréalistes ou abstraits, tant l’influence de Man Ray est grande. Enfin, des portraits, très nombreux, tout au long de sa vie. De plus en plus travaillés dans l’éclairage, le contraste, l’angle et le cadre, très serré. Ses sujets (des modèles, stars du show-bizz ou du monde de l’art) livrent leur nature cachée. La femme la première, source d’inspiration s’il en est. Oui mais. « Les femmes ne sont qu’un matériau au service de son approche expérimentale du portrait » écrit Esther Ruelfs dans le catalogue de l’exposition. «Il ne s’agit pas de refléter leur "véritable" personnalité ; au contraire, Blumenfeld fait de leur visage un écran où il projette librement ses propres fantasmes ».

Lorenzo Ciavarini Azzi

Exposition Erwin BlumenfeldParis – Jeu de Paume, jusqu’au 26 janvier 2014.

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