"Delusion of the Fury": Heiner Goebels redonne vie à l’opéra d’Harry Partch

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 16/06/2016 à 15H32, publié le 16/06/2016 à 12H15
Delusion of the Fury illustration © Wonge Bergmann für Ruhrtriennale 2012-14

Fan de longue date de l’œuvre d’Harry Partch, Heiner Goebbels a réalisé l’un de ses rêves les plus fous en créant pour la première fois sur une scène européenne "Delusion of the Fury". Cette œuvre incomparable présentée à Paris dans le cadre de Manifeste, le festival de l’Ircam est l’occasion unique de découvrir le génie d’un compositeur inclassable et encore largement méconnu.

Paul Simon le cite volontiers parmi ses références; le chanteur a même utilisé plusieurs de ses instruments sur son dernier album, Stranger to Stranger. C’est un des paradoxes solidement attaché au destin d’Harry Partch que le nom de ce compositeur et inventeur d’instruments soit plus souvent évoqué par des artistes de rock ou de pop que par des représentants de la musique contemporaine. Frank Zappa fut notamment un de ses ardents défenseurs. Il y a sans doute à cela plusieurs raisons, la première étant l’originalité farouche du personnage dont l’œuvre s’est construite en opposition pour ne pas dire en révolte contre les règles de la musique classique. 
La vie d’Harry Partch pourrait faire l’objet d’un film ou d’un roman. Vagabond, sans domicile fixe pendant la grande dépression des années 1930, il a parcouru les Etats-Unis en sautant d’un train de marchandise à un autre ou en faisant de l’auto-stop pour survivre de petits boulots. Harry Partch est né en 1901, en Chine, de parents missionnaires. La chose a son importance car l’influence de l’Asie se fait incontestablement sentir dans sa musique, même si sa famille, fuyant la Révolte des Boxeurs a très vite déménagé pour l’Arizona en plein territoire indien. 

Des instruments originaux
Cet environnement particulier a sans doute contribué à façonner son caractère irréductible. Pour lui rien ne va de soi et sa passion pour la musique et la composition passe par une remise en question complète de toute la tradition occidentale. Sa volonté est de revenir au fondement, de tout reprendre à zéro ou presque comme il l’explique dans son livre Genesis of a Music, ouvrage essentiel dans lequel il détaille son parcours intellectuel et musical – et notamment sa révolte contre Bach et son clavier bien tempéré auquel il oppose son propre système de notation microtonal basé sur une gamme de 43 notes. 
Très vite Partch comprend que sa musique nécessite l’invention d’instruments adéquats. Le plus connu est le Chromelodeon I et II, une sorte d’harmonium existant en deux versions, mais il y a aussi le Zymo-Xyl, le Diamond Marimba, le Marimba Eroica, le Bloboy, le Boo, le Spoils of War, le Drone Devils, le Gubagubi, le Gourd Tree, le Crychord – pour n’en citer que quelques-uns dont les noms évocateurs sont déjà tout un programme. L’aspect visuel étonnant de ces instruments est loin d’être négligeable, chacun est en quelque sorte une œuvre en soi. 
Ce qui a son importance quand on sait que pour Harry Partch musique et mise en scène vont de pair. Ainsi à côté d’œuvres purement instrumentales comme And on the Seventh Day Petals Fell in Petaluma, sans doute la plus accomplie de ses compositions, il a conçu des œuvres où théâtre et musique participent d’un tout et dans lesquelles les musiciens sont aussi des acteurs et des chanteurs – comme dans le No ou dans le Kabuki – tandis que les instruments constituent le décor comme c’est le cas pour Delusion of the Fury.
Delusion of the Fury 01 © Wonge Bergmann for the Ruhrtriennale
On ne saurait trop à cet égard saluer l’initiative d’Heiner Goebbels grâce à qui cette œuvre a pu être pour la première fois jouée sur une scène européenne en 2013 à Bochum en Allemagne dans le cadre de la Ruhrtriennale par les musiciens de l’ensemble Musikfabrik. Il y a un problème de taille pour quiconque envisage d’interpréter la musique d’Harry Partch, lié au fait que chacun de ces instruments n’existe qu’en un seul exemplaire. Longtemps pour cette raison, il a été impossible de jouer sa musique en dehors des Etats-Unis.
Prenant le taureau par les cornes, Heiner Goebbels a demandé à Thomas Meixner, percussionniste et facteur d’instruments, de construire des doubles de chacun des 27 exemplaires de l’instrumentarium nécessaire à l’interprétation de Delusion of the Fury – un travail de titan. À charge ensuite pour les musiciens de l’ensemble Musikfabrik de se les approprier, autrement dit d’apprendre à en jouer.
 
Imaginaire poétique
Pour qui a assisté à la création européenne de cette œuvre dans la mise en scène d’Heiner Goebbels scrupuleusement fidèle aux indications du compositeur, preuve est faite que l’enjeu en valait la peine. La première création en public de Delusion of the Fury date de 1969, cinq ans avant la mort du compositeur en 1974; l’opéra n’a été rejoué ensuite qu’une seule fois en 1977 à New York. Sous-titrée A Ritual of Dream and Delusion, l’œuvre est construite en deux parties sans interruption. L’argument s’appuie pour le premier acte sur un conte japonais du XIIe siècle et pour le deuxième acte sur un conte africain. 
Mais l’ensemble relève surtout d’un imaginaire poétique doucement surréel. On nage en pleine rêverie face à un paysage constitué d’une rivière qui coule du haut de la scène pour s’élargir ensuite sous la forme d’un lac aux pieds des musiciens, le tout baigné par une lumière changeante dispensée entre autres par d’énormes lampions qui se balancent sur leurs tiges comme des fleurs immenses. Les musiciens, costumés de ponchos et équipés de casquettes et de lunettes de travail, le front ceint d’une lampe comme des mineurs de fond, semblent débarqués d’une autre planète.
L’étrange densité de la musique doit beaucoup aux polyrythmies associant plusieurs types de percussions pour créer une trame entêtante dont l’effet hypnotique produit une légère euphorie. « C’est une œuvre aventureuse, écrit Harry Partch à propos de Delusion of the Fury, mais je ne la qualifierais pas d’expérimentale ». En effet, les expériences relèvent, selon lui, du domaine de la recherche et n’ont donc pas à être montrées. C’est en tout cas une chance inouïe que ce spectacle hors norme, aussi étrange qu’inclassable, soit enfin proposé quatre ans après sa création allemande à l’appréciation du public français.
Delusion of the Fury, de Harry Partch, mise en scène Heiner Goebbels
interprétation ensemble Musikfabrik
18 juin 2016 - Paris, Grande Halle de la Villette dans le cadre du festival Manifeste 2016

 
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