Un envers au clic : la lecture à l’heure du tout numérique ! Faire cohabiter l'Alien et Sigourney Weaver...

Par @Culturebox
Mis à jour le 28/07/2014 à 22H09, publié le 24/04/2014 à 00H00
Pharmakon...

Pharmakon...

© Réservé

Les pessimistes comparent aujourd’hui le numérique à Alien, cette mécanique « xénomorphe », essentiellement agressive et parasite, parfaitement esthétique, fascinante comme un beau diable qui traque et engrosse Ripley à bord du Nostromo. Pauvre Sigourney Weaver…

Notre héroïne est l’incarnation d’un genre humain confronté à une technologie ambivalente de l’immatériel et de l’immédiateté qui tourneboule la civilisation, fait les printemps arabes, met la bibliothèque du monde à disposition, distrait le troisième âge, rend dépendant l’ado belliqueux, généralise les contrôles, régale la finance et goinfre la NSA.

L’optimiste que je suis se dit que dans un futur épisode, l’humaine et la bête cohabiterontCasatimieux à bord du vaisseau, au profit d’un homo métabolisant à son avantage le numéricus. Notre époque doit commencer par admettre la cohabitation du smartphone et du livre de papier. C’est la thèse que défend Roberto Casati dans Contre le colonialisme numérique, Manifeste pour continuer à lireL’auteur ne refuse nullement son temps –il est éditeur sur Wikipedia- mais il réfute le diktat d’une migration obligatoire de la vie vers les nouvelles technologies. Pouvoir n’est pas devoir.

Le livre et le colloque singulier.

L’un des nombreux arguments de cette mise à juste distance développés par le chercheur est que « l’environnement numérique est devenu hostile pour la lecture des livres ». Les tablettes, conçues comme des systèmes de distribution de contenus en font une distraction parmi d’autres. Ils en perdent leur spécificité : créer avec le lecteur un irremplaçable colloque singulier. L’objet littéraire « a un format cognitif parfait. Il s’acquitte remarquablement bien de sa tâche parce qu’il n’a que lui même à offrir. Bien sûr, il n’éloigne pas à lui seul la télévision ou internet, mais, grâce à son caractère achevé, il sait à merveille annoncer la promesse d’une rencontre exclusive entre l’auteur et le lecteur. Chaque livre papier est un petit écosystème, une niche écologique où vivent en parfaite symbiose un auteur et un lecteur. En l’achetant, vous faites valoir aussi un puissant contrat sur l’attention ; le livre s’engage à vous laisser seul avec son contenu, de la première à la dernière page. »

Le philosophe ajoute à sa démonstration la dimension sensuelle et affective de la rencontre. Cette tristesse qui s’installe à la vision de ces quelques pages seulement qui restent à lire !

PatinoJean-François Fogel et Bruno Patino dans leur essai, La condition numériquedécrivent parfaitement l’interconnexion permanente et révolutionnaire mais relèvent la puissance de l’écrit dans la sphère politique: « Les historiens s’accordent à relever que les thèses de la réforme luthérienne n’auraient pu défier le catholicisme sans circuler grâce aux livres et que, de même, le nationalisme s’est diffusé en Europe par le journal imprimé. Rien d’aussi décisif ne se produit avec le réseau ».

Le tout-info, le tribalisme, l’explosion et la multitude des récits n’ont en effet rien à voir avec ce qui fédère une communauté ou fonde une nation. La toile est ainsi peuplée de  solitudes vibrionnantes dont, sur Facebook et Twitter, un onglet identitaire, « moi », résume l’agitation solipsiste. Loin d’un vivre ensemble. Ils notent : « Un froid constat s’impose : l’univers numérique est un monde social sans friction, où l’on croise sans se voir ni se toucher, sans partager de mémoire collective ni écouter un narrateur unique

daliUn réseau social n’est pas une agora mais une pendule de Dali qui fond comme elle apparaît.  Dans cet espace d’infini et de vrac, nous sommes privés de la distance et du temps qui permettent de penser le monde. Le pulsionnel y est à l’ouvrage. Roberto Casati remarque que c’est avec quatre ou cinq amis, toujours les mêmes, que se font 80% des échanges sur les réseaux sociaux. Leur puissance «ne s’alimente pas du désir de communiquer des connaissances ou de réaliser de grands projets en commun ; au contraire, c’est le besoin d’intimité qui en a assuré le succès planétaire. »

Cibler l’attention

Il ajoute, dans sa volonté de tenir en respect l’alien, que l’école n’a pas forcément à courir après la nouveauté, que l’enjeu majeur de cette grande mutation anthropologique « n’est rien moins que notre principale ressource intellectuelle : l’attention », ressource que la neuropsychologie juge peu apte au multitasking. Si les « natifs numériques » sont capables de « naviguer efficacement avec la plus parfaite aisance dans une forme constante de dispersion », le directeur de recherche au CNRS n’y voit pas pour autant une nouvelle forme d’intelligence. Il ne s’agit que d’une capacité générale, d’une compétence plus ou moins déclinable dans l’environnement de l’écran tactile et du clavier. Elle laisse l’utilisateur accomplir des choix qui sont « simples, binaires, immédiats, et qui ne requièrent aucun approfondissement intellectuel. Il suffit d’avoir un minimum d’intuition, et quelques émotions prêtes à l’emploi. » Et le fossé numérique se creuse entre ces usagers et des concepteurs -de moins en moins nombreux mais hyper qualifiés- d’outils de plus en plus complexes mais user-friendly, « utilisables si facilement ».

Bulle d’informations

Dans cette période où il semble salutaire de se (re)poser la question de l’humanisation defacecacheenumeriquecette galaxie pour une société continument fascinée par les surgissements technologiques, les auteurs de La face cachée du numérique, limpact environnemental des nouvelles technologiess’attaquent au fantasme d’une économie qui serait propre et écologique quand elle est aussi industrielle et commerciale que les autres, inscrite dans le dogme de la croissance. Les fermes de données« véritables « usines » du numérique, sont  la traduction la plus évidente de son impact physique. « On estime qu’un data center moyen consomme autour de quatre mégawatts par heure, ce qui équivaut environ à la consommation de 3000 foyers américains, et qu’à l’échelle mondiale, les data centers représentent 1,5% de la consommation électrique, soit l’équivalent de la production de 30 centrales nucléaires. »

Et Casati, dans son combat d’équilibriste, conclut: « Si notre histoire devient une histoire numérique… surgit alors le risque d’être pris au piège dans une bulle d’informations qui, au lieu de produire de la connaissance, ne fait rien d’autre que de nous présenter… ce que l’on pense qui pourrait nous plaire. Pas la réalité, mais l’image que nous voudrions qu’elle ait. »

 © Le Magazine Littéraire 539

On conseillera fort opportunément dans cette conversation sur le numérique commepharmakon (médecine tout autant que poison) la lecture du dossier que Libération a consacré dans son édition des 22 et 23 décembre 2013 à L’écrit qui dure…. et plus largement à la question du livre, de son support et de la librairie.

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