Quelques vies minuscules... consignées par Ghislaine Tormos et Alain Cassourra.

Philippe Lefait
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 28/07/2014 à 22H05, publié le 24/05/2014 à 00H00
Par malheur, il croit Suarez © PL

Le mois-dernier, j’ai rencontré quelques-unes de ces «vies minuscules», dont Pierre Michon a parlé autrefois. De ces gens ordinaires, dans les familles ou dans la vie, auxquels le livre, quelle que soit sa forme, permet d’accéder. Mieux que le journalisme actuel et mutant de l’immédiateté.

Ce bavardage multimédia qui s’intéresse "aux ouvriers quand ils manifestent, font du bruit et des images" et les range dans le tiroir commode des "casseurs".
 
Le lion est un rapace.                      
                           
«Il faut connaître ces vies dont le seul horizon est le travail, et, une fois l’an, les vacances» écrit «Gigi», monitrice sur une ligne de montage dans l’usine d’une dynastie qui a fait fortune en vendant des automobiles. Le salaire de la vie que signe Ghislaine Tormos consigne une existence d’ouvrière. Nous sommes au tournant des années 2000. Elle a la quarantaine, est veuve, élève trois enfants et s’assigne un impératif : trouver un CDI. Elle commencera, dans la chaîne de l’atelier ferrage, par donner «à manger à des robots au féroce appétit». 10 ans plus tard, en juillet 2012, l’annonce que l’usine PSA Aulnay -rentable, forcément rentable- va fermer la pousse au combat syndical. Il lui "aura fallu attendre cinquante ans pour connaître le goût des lacrymos et des bronches en feu".
couverture Tormos
A cette lecture, un constat : la classe ouvrière existe toujours. Moins spécifique comme catégorie socio-professionnelle. Evidente à l’aune de la considération exclusivement utilitariste de l’autre quand il contribue au capital, à l’accumulation, à la rente ou au "choc de compétitivité". Et l’enchâssement dans le récit des manifestations ou du quotidien de l’usine, redonne sens à ce qui ailleurs, à la télévision ou à la radio, peut apparaître démagogique ou frappé de la simplicité du slogan syndical. «Pendant que M. Varin touche cinq mille euros par jour, il y a ceux qui survivent avec l’allocation spécifique de solidarité, soit trois cent vingt huit euros par mois! Alors si ce n’est pas ça la honte de la France, je ne suis plus française!» L’histoire de «Gigi» offre le relief et la densité des survies quotidiennes : les dos brisés par la cadence ; les souplesses d’échine de la maîtrise ; la distance des chefs «à chevrons tatoués sur le corps» ; la police des cadres ; le silence de ceux qui savent; la vanité des mots d’un gouvernement qui «regarde passer les trains» ; les erreurs stratégiques d’une direction qui plagie –on en sourirait presque- le management japonais (les trois mu et les 7 muda, sans oublier la méthode Miru Miru ; ces expédients de productivité sont détaillées page 50).    
«J’aimerais tant que les ouvriers apprennent à dire «non» (après quatre mois, subsiste une centaine de grévistes pour plus de 2000 salariés) poursuit l’auteure qui incarne une détermination syndicale, se réconforte de la solidarité des Français aux péages des autoroutes mais doute de l’économie. «Le travail est trop précieux pour qu’on le traite aussi mal».
couverture l'établi
 
Rien n’a apparemment changé depuis qu’en 1978, les Editions de Minuit publiaient L’établi de Robert Linhart. A l’époque, l’intellectuel, revenu de 68, avait passé un an comme Ouvrier Spécialisé sur la chaîne Citroën de la Porte de Choisy à Paris. Son vécu était identique (surveillance et répression, résistance et grève) à ce qu’écrit aujourd’hui Ghislaine Tormos. Celle-ci a finalement opté pour un reclassement sur le site de Poissy et «bénéficié» du Plan de Sauvegarde de l’Emploi  et de ses dégâts collatéraux: temps de transport autoroutier supplémentaire, salaire limité, surcroît de précarité! «Nos jobs ont le même horizon qu’un condamné de potence» dit son rappeur et ami d’atelier Franck, alias Kash, dans un clip tourné clandestinement à Aulnay. Le refrain est connu. Le travail coûte trop cher mais la rente («PSA a distribué 200 millions de dividende à ses actionnaires» a claironné un ministre du redressement productif) n’est jamais une variable alternative d’ajustement.
...de ces bijoux transmis qui sont mémoire aux petites gens...

...de ces bijoux transmis qui sont mémoire aux petites gens...

Sauver sa peau et ses os.
 
A cette fureur de vivre font écho celles de guérir de Macyl Massen et d’Alain Cassoura. Elles n’ont rien à voir avec la lutte des classes. Le premier qui enchaîne les petits boulots et découvre avec Platon la quête de soi est le patient perclus du second. Cet essai est  écrit par le médecin dans un double "je". 
«C’est un vautour, un maigre croque-mort, au visage émacié, au long nez, au dos courbé… Il va me traiter. Ses mains vont me soulager» affirme le premier, résolument, absolument convaincu du pouvoir du second, également ostéopathe, qui doute, hésite, peut rejeter. L'autre jamais. Leur donné à vivre dans La fureur de guérir est celui de deux hommes dont l'aventure commune a déjà duré six ans. Le lecteur est averti que la folie, l’amnésie, l’insoutenable, la souffrance, la colère et le doute, notamment dans une pratique professionnelle, guettent à tous les carrefours. "Nous avons ainsi rejoué des pièces du puzzle passé, cherchant à modifier non le réel de son histoire, qui au fond importe peu, mais sa représentation qui, elle, conditionne son vécu".
couv Cassourra
Le praticien se veut conscient des critiques dont il peut faire l’objet, de la transgression du cadre et de l'approche thérapeutique. Il assume l'invention d'un colloque transférentiel et plus que singulier (la manipulation ou la désengrammation de l'ostéopathe, la verbalisation ou la curiosité des mécanismes tortueux de l'inconscient du psychanalyste, toujours l'expression du corps -"si le touchant est touché, le touché devient touchant"-) et espère que cette histoire et leur rencontre seront comprises comme "un conte sur le mystère et la transformation". Un jour, il prend son patient, dans les bras. Littéralement, il l'accueille. Macyl Massen écrit: "Notre embrassade, dénuée de sexualité, m'a touché par sa sincérité, sa fraternité, sa simplicité. Elle m'a laissé un paquet d'énergie inconnue, que je veux garder pure et surtout ne pas mélanger à l'ancienne. Mon cœur s'est ouvert."    
Le bar parisien où ils ont décidé en commun de ce livre comme autre lieu de leur chemin s’appelle Le paradis.
 
Le salaire de la vie. Ghislaine Tormos (Avec Francine Raymond)
Don Quichotte Editions
 La fureur de guérir. Alain Cassoura. Editions Odile Jacob.
 
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