Morin/Ramadan : la foi en l'échange

Géraldine Dolléans
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 23/05/2016 à 18H47, publié le 07/06/2014 à 13H00
Morin/Ramadan

À l'occasion d'un entretien à Marrakech, Edgar Morin et Tariq Ramadan débattent des grandes questions de notre temps. "Au péril des idées" (Presses du Châtelet) livre ce dialogue qui apporte un peu de hauteur aux débats et aux crispations contemporaines.

Quand deux électricités en apparence contraires se rencontrent, le courant passe et tout le monde profite des lumières qui en jaillissent. Tariq Ramadan et Edgar Morin, qui se définissent comme des "métis culturels", illustrent la complexité des identités qui composent nos sociétés actuelles : leur histoire familiale est marquée par l'exil et leur trajectoire intellectuelle s'est nourrie d'apports multiples, orientaux et occidentaux, religieux et profanes. Le philosophe juif athée, descendant de marranes, et le professeur d'études islamiques à l'Université d'Oxford partagent bien plus que des références communes – Rimbaud, Bergson et Pascal entre autres. Au fil de ce dialogue, qui aborde des questions politiques et éthiques majeures, ils montrent la nécessité de décentrer des débats à la fois sclérosés et brûlants pour ouvrir des voies plus sereines à la réflexion.
 
Des voix situées, mais universelles
 
Les deux voix qui s'expriment ici, en réponse aux questions de Claude-Henry du Bord, s'affirment d'emblée comme ancrées dans des histoires personnelles et nationales, dans des traditions philosophiques et religieuses. En explicitant les présupposés et les limites de ces traditions, les deux hommes nous en apprennent autant sur eux que sur nous: c'est ce qui rend cet échange passionnant. Dès le premier chapitre, Tariq Ramadan explique ainsi la diabolisation dont il a pu faire l'objet en France : il incarne l'ancien colonisé, qui prétend s'exprimer en se situant sur le plan de l'universel, tout en revendiquant la centralité de sa référence musulmane. Profondément européen, comme Edgar Morin, il reste pourtant "en marge" et constitue un "autre" qui continue à cristalliser des peurs et des haines nombreuses dès qu'il s'agit de religion et d'islam.
 
C'est donc un rapport à la religion très français que les premiers échanges questionnent. Tariq Ramadan et Edgar Morin réaffirment un soutien indéfectible à la laïcité, mais Tariq Ramadan dénonce sa dégradation en un "laïcisme" dogmatique et intolérant qui devient "une nouvelle religion excluant toutes les autres". Edgar Morin, légèrement en désaccord sur ce sujet, nuance cette position en soulignant la revitalisation actuelle des religions, qui peut expliquer une certaine intransigeance, voire une crispation, dans les débats sur la laïcité. Les deux hommes s'accordent par contre à déplorer qu'aucun gouvernement français n'ait réellement pris acte du multiculturalisme à la française.
À une échelle internationale, ils s'inquiètent d'une même voix de la montée des populismes européens d'une part et des fondamentalismes ou des "littéralismes" religieux d'autre part. En précisant l'origine et les applications de ces différents termes, souvent mal compris, ils essaient d'éclairer de quoi ils sont les symptômes, et d'esquisser des solutions.
 
 
Éthique et politique: vers la reconnaissance
 
L'un des mérites de ce livre est aussi de permettre à Tariq Ramadan de clarifier sa position sur plusieurs points sensibles, notamment la place des femmes dans la société. En réponse à une question de Sabah Abouessalam, la femme d'Edgar Morin, il rejette clairement la notion de "complémentarité" entre homme et femme, qui justifie souvent une relation de domination masculine, au profit d'une "égalité" effective, à la fois sociale, politique et religieuse. Il en appelle notamment à l'essor des lectures "féminines" du Coran, qui pourraient renouveler l'exégèse des textes islamiques. Les deux hommes élargissent alors les perspectives en réfléchissant aux notions de reconnaissance et de dignité, qu'elles concernent un individu, une minorité ou une nation.
La réflexion éthique est donc centrale dans ce dialogue, et innerve les échanges sur la mondialisation ou l'économie. Les deux philosophes s'inquiètent aussi de la fragmentation et de l'hyper-spécialisation des savoirs, qui empêchent une vision surplombante sur l'homme. Ils trouvent finalement peu de points de réelle divergence, et une commune volonté de réveiller des consciences citoyennes. Comme le souligne Tariq Ramadan, "nous sommes assez passifs politiquement et très réactifs médiatiquement". L'éducation devient alors le lieu décisif pour réformer les habitudes et favoriser une intégration en profondeur des communautés.
 
Cet entretien aborde parfois des points théologiques ou philosophiques pointus – par exemple la différence entre une raison close dogmatique, et une raison ouverte qui accepte que son système puisse être remis en cause par de nouveaux arguments – mais reste toujours très compréhensible. Il a le grand avantage de rendre les idées plus claires, sur Tariq Ramadan d'abord, pour ceux qui le soupçonnaient encore de double discours, mais surtout sur des points qui cristallisent les angoisses et les tensions contemporaines. Et il rappelle cette vérité qu'on a tendance à oublier: la raison pure n'existe pas, puisqu'il n'y a que des esprits situés. La meilleure façon de penser l'universel est donc sans doute de poser clairement ce qu'on est, ce qui nous singularise et ce qui nous relie aux autres. Avec comme conclusion que la foi est un critère de distinction réel, mais qui est loin d'empêcher l'accord sur l'essentiel.
 
 
Edgar Morin, Tariq Ramadan, Au péril des idées. Les grandes questions de notre temps
Presses du Châtelet, 2014, 287p, 17,95 euros.
Au péril des idées dmdm

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