"Le délire occidental" de Dany-Robert Dufour. Un essai philosophique qui dynamite le libéralisme et ses avatars.

Philippe Lefait
Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 28/11/2014 à 22H10, publié le 27/11/2014 à 12H01
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"La mise en coupe réglée du monde par l'hyperclasse autrement dit par l'hyperbourgeoisie financière, transfrontière et postmoderne, hédoniste et déculturée, axée sur la prédation rapide et systématique." "La Terre, exploitée à outrance par les activités humaines de plus en plus puissantes et aveugles, réagit comme un corps global atteint en ses équilibres fondamentaux…"

Le résistible désenchantement...

Le monde contemporain a besoin de dynamiteurs. Obstiné, Dany-Robert Dufour est de ceux-là, qui lancent depuis longtemps des alertes. Ses essais ont toujours eu la sonorité du tocsin et la vertu de l'aiguillon.
Pourtant, tout est parti d'une bonne intention, repérée au XVIIème siècle par le philosophe-démolisseur, chez René Descartes et Francis Bacon: "l'exploitation totale et méthodique" de la nature afin de nous en rendre "maîtres et possesseurs".
"Le délire occidental" de Dany-Robert Dufour. Un essai militant et bienvenu.
L'origine du délire.   

Mais ce "programme commun" a abouti à une folie qui nous laisse
-  aliénés au travail mais sans œuvre ou chômeur,
-  distraits mais sans loisir,
-  sexuels mais sans amour,
à l'extrémité d'une chaîne de prothèses numériques qui autorise toutes les solitudes onanistes. Ceci pour faire court et en passant par Marx, Freud, Arendt, Gramsci et la "subordination résignée", Veil et la "docilité de bête de somme" ressentie quand elle était à l'usine. Taylor le "maniaque du chronomètre", Ford et Monsieur Toyota viennent eux incarner la phénoménale capacité du capitalisme à l'adaptation et à la régénération dans l'ultralibéralisme. La démonstration du dévoiement, commencé tôt dans le monde grec, des valeurs qui inspirent ces trois domaines (travail-loisir-amour) est imparable. Quand Dany-Robert Dufour expose l'ambivalence, dont nous ne sommes jamais sortis, de la philosophie à l'égard du travail, ce "refoulé du logos". Elle le dégrade ou le valorise. Il est "l'affaire d'une classe d'hommes… assujettis, accaparés par des tâches servant à la production de biens et de services pour que d'autres, les philosophes, soient libres d'occuper tout leur temps à produire des œuvres de pensée." Aux uns la grammaire, la musique, l'œuvre de civilisation. Aujourd'hui, la mondialisation et la configuration ou la reconfiguration du monde pour toujours plus de rente ou de retraites- chapeau. Aux autres, la mécanique répétitive des corps chez l'esclave ou, malgré l'acquis social, chez l'ouvrier de la chaîne; le réflexe pulsionnel chez le consommateur.
Dans ce récit foisonnant,  l'auteur insiste sur la "clairvoyance tragique" de Gustav Anders (élève de Heidegger et mari de Arendt) qui décrypte les révolutions industrielles et la place des machines qui "ont en quelque sorte pris le pouvoir –ce qui entraîne une obsolescence de l'homme… sa transformation radicale selon les normes de la technique." Dany-Robert Dufour note qu'à "l'extorsion classique de la plus-value s'est donc ajoutée l'extorsion du consentement… dans un modèle cybernétique dont le seul objectif est de soumettre le plus grand nombre d'humains à des algorithmes qui promettent le bonheur à tous." Le politique ne fait plus qu'"accompagner" les changements dictés par le capitalisme et ce tropisme a gagné toutes les sphères de l'activité humaine.
 
Une histoire de cerveau limbique.           
 
Ainsi, "la transformation du temps de loisir en temps de consommation est au cœur de la reconfiguration du capitalisme après la crise de 29" qui a rétrocédé une part de la jouissance mais a transformé ce temps pris à la production en logique de supermarché.  
Quant au sexe, on concèdera à l'auteur que la pornographie est plus marchande et archaïque que l'érotisme et prétexte une libération du schéma judéo-chrétien. Dany-Robert Dufour s'appuie alors sur les travaux de Françoise Héritier sur la différence sexuée qui permet au tréfonds de l'esprit humain de fonder l'identique et le différent. Il estime qu'il y a "une limite du fantasme à signifier" quand "la technique qui n'est pas inoffensive" -la PMA en est une- "laisse penser aux individus qu'ils peuvent ignorer la nature… Si nous voulons préserver l'amour, il faut échapper aux deux mensonges contemporains inverses: "il n'y a que le sexe", comme le soutiennent en général les adeptes des religions classiques et "Il n'y a que le genre", comme le disent les apôtres post-modernes. La seule solution est de nouer les deux dimensions, celle du sexe et celle du genre, celle du réel du corps à celles de l'imaginaire et du symbolique  inhérents à notre parole… " Le discours ne peut donc déterminer le sexe réel, ajoute Dufour, qui pose que la "sexion" précède et permet la parole. D'où la nécessité de distinguer la filiation et la procréation pour pallier "le tourment de l'origine". Cet éreintement pluriel de tous les discours dominants se lit comme un polar et la résolution de l'énigme passe chez Dufour par un bon sens philosophique qui cesserait de cantonner le rapport de l'homme à la Terre à "une relation purement technologique" en y réintroduisant "les dimensions sensible, sociale, esthétique, imaginaire et symbolique car l'homme, ce néotène, fait partie de son milieu, et, s'il le détruit, il se détruit avec."
 
Vieilles lunes et ascenseur social.                                           

Plus concrètement au quotidien, deux sociologues, Paul Pasquali et Nicolas Jounin, explorent les impossibilités ou les leurres de la société française contemporaine.
Elite
Quand il s'agit de faire une place aux bacheliers de ZEP, enfants d'ouvriers ou d'employés, dans les "filières d'élite". Quand des apprentis sociologues du 93 rencontrent une adversité protéiforme en enquêtant dans les beaux quartiers de Paris. Dans les deux cas, l'idée de l'ascenseur social est une vieillerie de magasin poussiéreux. Les passages de frontière sont difficiles sinon douloureux.
Jounin
Paradoxalement, comme le note Jounin, "Si le ghetto est l'agrégation géographique d'individus socialement semblables, alors le 8ème est davantage un ghetto que Saint-Denis." Ces enquêtes de terrain remarquablement mises au point par les intéressés autant dans leur temporalité (5 ans pour Pasquali) que dans l'exigence des méthodes d'investigation sociologique. Ce sérieux de la recherche n'obère pas la facilité de lecture de deux documents qui complètent la thèse de Dufour et livrent l'os d'une difficulté actuelle à inventer ou à faire une société et à en réformer autrement qu'en apparence les structures.
 
Le délire occidental et ses effets actuels dans la vie quotidienne: travail, loisir, amour. Dany-Robert Dufour. Editions Les Liens qui Libèrent.
Passer les frontières sociales Comment les "filières d'élite" entrouvrent leurs portes.
Paul Pasquali. Fayard.
Voyage de classes Des étudiants de Seine-Saint-Denis enquêtent dans les beaux quartiers. Nicolas Jounin. La Découverte.
  
©LeMagazineLittéraire

La critique Littéraire desmotsdeminuit.fr
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