BD. "La Présidente" de F. Durpaire et F. Boudjellal : une fiction du pire

Par @Culturebox
Mis à jour le 04/02/2016 à 18H10, publié le 04/02/2016 à 17H56
La présidente BD

Avec La Présidente, François Durpaire et Farid Boudjelall imaginent l’accession au pouvoir et les premiers mois de règne de Marine Le Pen lors des présidentielles de 2017. Un postulat d’autant plus glaçant que sa réalisation paraît de plus en plus plausible.

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7 mai 2017. Dans un salon de Belleville, les discussions sont animées. Tariq a parié avec son cousin Stéphane que Marine Le Pen remporterait les élections. Fati, immigrée sénégalaise, n’y croit pas et tente de rassurer Antoinette, sa colocataire octogénaire qui voit, inquiète, se rapprocher les fantômes de son passé de résistante.
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Journal de 20 h, décompte. Le visage du nouveau président s’affiche. Marine Le Pen est élue à 50,41 % des voix au second tour. Stupeur et déflagration en France. Cette scène, François Durpaire en est convaincu, nous pourrions la vivre dans un peu plus d’un an.
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Après avoir pris conseil auprès de journalistes (Thomas Legrand, Ulysse Gosset ou Emmanuel Lechypre) et avoir étudié en détail le programme frontiste, les auteurs l’ont tout bonnement appliqué. Une fois le gouvernement formé grâce à l’appui de certains éléments de la droite dure, les mesures s’accumulent : sortie de l’euro, élargissement des mesures de surveillance, application de la priorité nationale pour le logement et l’accès à l’emploi, refus de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie… Tariq, Stéphane, Fati et Antoinette résistent, eux, comme ils peuvent. Mais la situation, forcément, dégénère…
François Durpaire nous rappelle l’histoire du FN, celle de la surveillance numérique ou de la situation calédonienne, les journalistes, experts et intervenants divers sont convoqués au milieu des pages pour commenter les actions de la nouvelle présidence… Au fil de la lecture, on se demande si la réalité ne serait pas sur le point de dépasser la fiction. On pense état d’urgence, déchéance de nationalité, fichage informatique, au désormais si célèbre « je suis Charlie »… Le FN a-t-il vraiment besoin d’être au pouvoir pour que ses idées imprègnent notre société ? L’ensemble est passionnant. Peut-être un peu trop dense. Boudjellal, loin du style épuré et doux de sa série à succès Juif-Arabe (1990-1996), dessine d’après photo, en noir, en gris, comme pour dire le mal plus fortement. Et puis, on s’interroge : où est passé le peuple, ce pan de la société qui serait en premier lieu touché ? Il y a bien une scène de manifestation et nos quatre personnages, toujours résistants… Mais ils n’apparaissent que trop peu pour rendre l’uchronie réellement tangible. L’opposition politique ? Morte et enterrée : Mélenchon annonce sa retraite politique, France télévisions et la Maison de la Radio sont étouffés par l’assèchement des financements…  
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Que l’on adhère ou pas à l’ensemble graphique ou aux choix scénaristiques, cette histoire fait réfléchir. D’ailleurs, la clé de l’ensemble réside peut-être dans cet extrait de la lettre de Fati à Antoinette : « Tu nous mettais en garde contre ce naufrage annoncé, tu parlais […] de discours nauséabonds envahissant l’espace public, de la peur de l’autre attisée à des fins politiciennes avec son corollaire : des libertés érodées jour après jour. ». Car c’est bien de cela dont il s’agit. En nous plongeant dans une fiction du pire, Farid Boudjellal et François Durpaire veulent avant tout nous alerter d’un quotidien trop souvent oublieux du passé, d’une banalisation montante de l’extrême droite et d’un despotisme insidieux. Et c’est loin d’être inutile. 
"La présidente" - François Durpaire et Farid Boudjelall - Les Arènes


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