LIRE. "Le voyant", de Jérôme Garcin: Jacques Lusseyran, héros de la lumière

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 27/06/2016 à 00H54, publié le 22/03/2015 à 19H01

Les américains l'ont surnommé "The Blind Hero of the French Resistance", Martin Scorsese pourrait prochainement porter son roman "Et la lumière fut" à l'écran, ses textes sont désormais inscrits dans les manuels scolaires allemands, pourtant en France, Jacques Luysseran reste un inconnu. Ou presque. Jérôme Garcin a eu à coeur de réparer cette injustice et lui consacre un livre fascinant.

Il est des parcours qui forcent le respect. Celui de Jacques Lusseyran, aveugle à l'âge de huit ans, résistant à dix-sept, arrêté par la Gestapo en 43, incarcéré à Fresnes, puis déporté à Buchenwald est de ceux là. Une enfance heureuse jusqu'à cette matinée du 3 mai 1932 où tout bascule. Jacques perd les deux yeux à l'occasion d'une rixe banale dans la cour de récréation de son école. Une tragédie que l'enfant va aussitôt réécrire à sa manière "On me dit que j'étais aveugle: je n'en fis pas l'expérience. J'étais aveugle pour les autres. Moi je l'ignorais, et je l'ai toujours ignoré, sinon par concession envers eux". C'est cette force de caractère inouïe qui va permettre au petit garçon de considérer ce drame comme un privilège. De faire de son handicap, une chance. "Et que la lumière fut" titre du récit autobiographique dans lequel il racontera plus tard son expérience concentrationnaire ne pouvait mieux résumer le choix qu'il fit alors de son existence. Aux ténèbres, il oppose désormais la lumière. Là où d'autres se seraient effondrés, Jacques Lusseyran, galvanisé, imprime un nouvel élan à sa destinée et fait sienne la phrase de Cocteau: "Oedipe ne commence à voir clair que quand il est aveugle".
Rien ne saurait désormais l'arrêter. A seize ans il entend l'appel du Général de Gaulle, à dix huit il commande à plus de trois cents Volontaires de la Liberté tout en poursuivant ses études à Louis-le-Grand. Sa joie de vivre est communicative. Son charisme immense. "Il avait la clairvoyance des non-voyants. Son intuition est comme décuplée par son handicap" analyse Jérôme Garcin soulignant l'importance stratégique de son rôle dans la Résistance. Dénoncé pour ses activités, Jacques Lusseyran sera emprisonné à Paris puis déporté à Buchenwald. Même au coeur de l'horreur concentrationnaire, il ne se départ jamais d'un optimisme à tout crin, attribuant sa survie à cette cécité qu'il pare de toutes les vertus dont celle de lui avoir épargné les commandos de travail. "Jamais il n'évoque ses souffrances, toujours il remercie le ciel de lui avoir fait découvrir la sidérante faculté de l'homme à combattre la mort, à résister à ce qui le détruit". Au sortir des camps il écrira ces mots, saisissants, à ses parents : "J'ai appris ici à aimer la vie et à vous aimer plus que jamais."
Garcin Le voyant couv
A ceux qui seraient tentés de le plaindre, Jacques Lusseyran répond que "les yeux physiques, ceux de "l'ophtalmologie" ne sont rien; que voir précède les couleurs; que seule compte la lumière intérieure, car elle embellit tout; et qu'il n'est pas à plaindre, mais plutôt à envier, oui, à envier". Livre lumineux, Le voyant dit à chaque page l'admiration de Jérôme Garcin pour ce résistant mort à quarante sept ans, dont bon nombre de romans ne trouvèrent jamais éditeur. Il conte aussi une filiation secrète qui court de livre en livre. Celle de personnages aux destins brisés à l'image du père de l'écrivain "né à Paris, quatre ans après Jacques Lusseyran, passé lui aussi par la khâgne de Louis-le-Grand, fou de littérature, amoureux de la langue du XVIIIe, éditeur accompli, mais écrivain empêché mort à quarante cinq ans". Depuis, l'auteur de "La chute de cheval" compose "des livres brefs peuplés de jeunes morts" qui continuent à vivre sous sa plume et bouleversent ses lecteurs. Ce dernier répare un oubli majeur et propulse l'écrivain résistant Jacques Lusseyran sur le devant de la scène en lui offrant la place qui lui revient: en pleine lumière.
Jérôme Garcin - Le voyant - Gallimard - 192 pages

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