"Une bergère contre vents et marées", épisode 9: Swimming cool

Par @Culturebox
Mis à jour le 25/03/2017 à 18H59, publié le 24/03/2017 à 12H00
Bergère 9 illustration © Claude Hubert

La féminité dans la ruralité? Elle nage entre deux eaux... Tant qu’à se mouiller, je préfère sauter dans le grand bain à pieds joints!

Cette semaine, l’école du village a repris le cycle de piscine, que j’accompagne parfois. Je garde de ma propre sportivité scolaire un souvenir tellement épouvanté que j’ai l’impression de rétablir un équilibre en revivant ces séances de manière positive (et sans bonnet de bain, ce qui est peut-être la revanche la plus glorieuse).
C’est aussi une manière de partager un moment avec mon fils et ses copains, car notre relation ne connaît que le rythme du quotidien. Nous ne sommes jamais partis en vacances ensemble, et je crois qu’il ne m’a jamais vue dormir ailleurs que dans mon lit. Je l’élève pourtant dans une idée d’ouverture au monde et de curiosité culturelle, mais tant que je ne peux pas l’emmener faire un vrai voyage, accompagner sa classe à la piscine semble un bon début.
Bergère 9 01 © Claude Hubert

J’avoue avoir un dessein caché, une fine stratégie: améliorer l’image des agricultrices aux yeux des enfants. Certains trouvent que le métier de secrétaire constitue l’objectif d’une carrière féminine, parce qu’elles ont de jolis ongles, une petite voiture bien propre et que les 35h leur permettent de passer la serpillère tous les jours (à noter: je croyais que les grands salons vides en carrelage blanc n’existaient que dans les publicités Monsieur Propre, mais en fait ce choix décoratif est très répandu).
L’image que je donne à l’école est probablement navrante: sale et pauvre. Une maîtresse a même évoqué une dénonciation à la Protection Maternelle Infantile parce que mon fils avait parfois du foin dans les cheveux et des tâches sur son manteau. J’ai compris qu’il avait honte quand il a critiqué l’affiche de mouton collée sur ma camionnette… Puis un jour j’ai vu l’utilitaire de mon pote Louis, qui est dératiseur. Sa fille ne s’offusquait pas d’être conduite à l’école dans un véhicule décoré de rats, de cafards et de frelons, donc j’ai décidé que mon rejeton assumerait notre mouton.
Accompagner à la piscine me permet donc de prouver que
1/ j’ai les pieds propres sous mes bottes de travail
2/ ma profession est indécelable en maillot de bain
4/ on peut être paysan sans être un quinquagénaire bourru
 

Bergère 9 02 © Claude Hubert

L'’agriculture est un des domaines professionnels les plus paritaires! Peu de femmes sont installées seules, mais beaucoup sont associées. Leur champ de compétence les oriente vers la comptabilité de la ferme, les soins délicats aux animaux, la commercialisation ou les marchés. Tandis que le machinisme ou le suivi de culture sont d’avantage du ressort des hommes. Ce qui peut sembler machiste! Pourquoi les hommes auraient-ils l’hégémonie des décisions techniques, en laissant aux femmes les tâches moins valorisantes, moins spécialisées, et surtout l’entière gestion du foyer?

Mon sens féministe se hérissait de ce constat, jusqu’à ce que mon père évoque une hypothèse bis, en analysant le comportement de nos ancêtres dans les Pyrénées. La vie quotidienne était rude et les pause-repas ritualisées: les femmes debout servaient les hommes assis… pour les faire manger plus vite et les renvoyer aux travaux des champs! Ainsi, cette apparente soumission cachait une gestion rigoureuse de la "main d’œuvre corvéable". Les femmes étaient les personnalités fortes et avaient la main sur le trousseau de clés et les sous, cette gestion domestique qui me semble dévalorisante était un enjeu de survie avant-guerre!
Quand je regarde les femmes agricultrices autour de moi, je les trouve belles et fortes, et courageuses. Pas soumises. Elles gèrent mieux la pression que leurs homologues masculins car elles ont une gestion plus précise de l’exploitation. Elles savent exprimer leurs émotions donc souffrent moins de détresse affective ou de maladies psychosomatiques. Leur caractère indépendant les ont incitées à quitter la ferme familiale plutôt que s’y laisser enfermer par mission du devoir entre deux parents omniscients. Et elles s’épanouissent dans le syndicalisme!
Les stagiaires que j’accueille, des super-nanas, n’autocensurent pas leur projet à cause de leur condition féminine, elles en font un moteur.
Bergère 9 03 © Delphine Détrie / Lux for Films

Mais alors, pourquoi cette sensation d’être moins prise au sérieux parce que je suis une femme? Pourquoi dois-je lutter contre des calomnies sur ma vie privée? Pourquoi suis-je traitée d’allumeuse quand je dis bonjour, et d’arrogante quand je ne dis plus bonjour? Pourquoi me fait-on comprendre que ma place n’est pas ici?
Ce rejet n’est jamais venu du monde agricole. Les paysans ont certes un penchant pour les rumeurs, histoire de remplir les conversions avec les histoires des autres plutôt que se dévoiler eux-mêmes, mais ils ne sont pas misogynes. Ils savent à quel point une femme peut abattre du boulot, et que la survie de nombreuses fermes ne serait pas possible sans leurs compétences. Le dénigrement viendrait plutôt des habitants les plus défavorisés, qui ont grandi dans un triste cloisonnement culturel et social. Ceux-là même qui votent Front National, très présent dans nos petites communes. J’avoue que je ne soupçonnais pas une telle concentration de parcours sombres ponctués d’assistanat, malbouffe, violence domestique, mise sous tutelle, télévision comme seule fenêtre sur le monde, vocabulaire réduit au minimum… Sans parler de ce que l’on cache: le handicap, l’alcoolisme ou l’inceste. Je découvre ce qu’est la vraie mixité sociale, mais désertée de ses plus prometteurs individus, qui sont partis chercher des jobs qualifiés en ville. Quand on arpente les petits chemins dans la journée comme je le fais, on découvre le niveau de désœuvrement de ceux dont la vie est remplie de vide. Et dont l’ouverture au monde est proche de zéro. Leur horizon est si restreint que leur perception de la femme en pâtit: elle ne peut être qu’une discrète mère de famille ou une fille facile. Mais pas gérer sa propre affaire et s’exprimer insolemment dans l’espace public.
On a menacé de brûler ma bergerie, on l’a inondée en déversant des citernes d’eau, on a raconté que j’étais une actrice X – ce qui est sans doute lié: celui qui croit que je viens de cet univers ne comprend pas pourquoi je refuse ses avances. J’ai reçu cinquante lettres écrites sur des essuie-tout, menaçant de me tuer ou de se suicider devant chez moi. On m’a même attribuée la pratique de boire du sang d’agneau.
En conséquent, j’écarte l’idée d’une teinture rousse, au risque de me faire brûler comme sorcière.

Bergère 9 04 © Claude Hubert

Les séances de piscine constituent une excellente parenthèse enchantée, entre maillots de bain Reine des Neiges, long cheveux à tresser et câlins spontanés des froussards de l’eau. La compétition entre parents accompagnateurs: s’incruster avec le groupe des Tortues dans le petit bain chauffé plutôt qu’avec les Pieuvres dans le grand bassin où on grelotte sans bouger!

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