"Une bergère contre vents et marées", épisode 8: Rock’n Roll

Par @Culturebox
Mis à jour le 18/03/2017 à 19H59, publié le 17/03/2017 à 12H00
Bergère 8 illustration © Claude Hubert

La vie agricole est plus folk que pop. Elle est empreinte de sombre poésie et se vit avec les tripes. Elle souffre d’inadaptation à la société qui l’entoure et ses revendications sont incomprises par la bien-pensance dominante, ce qui engendre un ferment de rébellion. L’élevage est un manifeste rock.

Il n’y a évidemment pas qu’un seul type d’agriculture. Un céréalier qui exploite 700 hectares dans la Beauce n’a pas les mêmes challenges qu’un maraîcher bio qui cultive 2 hectares dans le Lot-et-Garonne. Et un paysan-boulanger n’a pas l’impression de partager le même métier qu’un éleveur de porcs breton ou qu’une ferme-auberge dans le Jura.
Sans hiérarchiser les productions, qui ont toutes de sacrés défi à relever, il est cependant certain que l’élevage est la branche la plus propice aux émotions fortes et aux envolées dramatiques!
Être éleveur, c’est être le patriarche d’une famille nombreuse qui vit entièrement tributaire de nous. Il n’y a pas de temps mort, on ne peut pas mettre le troupeau sur OFF une journée, pas plus le dimanche que le jour de notre mariage ou un matin de gueule de bois.
Bergère 8 2 © Claude Hubert

Le troupeau est cette machine infernale qui a besoin de manger et boire tous les jours, et qui prémédite la manière la plus pernicieuse de s’échapper de son enclos, de piquer la ration de son voisin ou d’écraser sa progéniture. Peu importe l’animal, un éleveur ne dort jamais serein. D’ailleurs, il n’a pas d’horaires et la nuit ne l’effraie pas.
Certains systèmes d’élevage ont la capacité "d’encadrer" d’avantage les animaux, notamment les hors-sol qui vivent enfermés dans de tout petits espaces… mais ces industriels peuvent-ils porter le nom d’éleveur? Même dans le cas du cochon élevé en intensif, la surveillance des mises-bas et de la concurrence entre porcelets est essentielle à l’équilibre financier. Même en étant dénué de nunucherie animale, fusionner avec le troupeau est incontournable. Sinon, c’est mort en série et clé sous la porte.
 

Bergère 8 3 © Claude Hubert

La mort constitue une des dimensions inéluctables de l’élevage. On ne peut pas l’ignorer, ni même la déléguer. Puisque l’on joue au Créateur en organisant les naissances, les saillies, l’abattage et les courbes de poids des animaux, il faut assumer que cette quête de performance puisse engendrer des pathologies, des accidents et des décès. Ou pire, des agonies qu’il faut soulager. C’est un pacte passé avec le troupeau: je m’engage à vous nourrir, vous protéger, vous mener dans les meilleures prairies, vous aider à élever vos petits, mais aussi à vous respecter et abréger vos souffrances si nécessaire.
Ce n’est évidemment pas de gaieté de cœur, et quand cela arrive on a honte de ne pas l’avoir anticipé, par exemple en réformant une reproductrice déjà âgée, ou avoir négligé ce chien en divagation qui a attaqué un de nos animaux.
A l’autre bout de la chaîne, il y a les naissances et le lien particulier qui se créé avec certains membres du troupeau. Entre la vie et la mort… beaucoup d’adrénaline! Accrue par l’impossibilité de s’éloigner afin d’être toujours prêt à intervenir, et le faible pouvoir d’achat inhérent aux petits élevages, ce qui crée une tension permanente. Car en France, élever des animaux coûte plus cher que le prix auquel ils sont vendus. C’est pour pallier ce déséquilibre qu’ont été créées les primes, ces béquilles qui colmatent les aberrations financières (car si la viande coûtait moins cher à produire, alors le prix de vente suffirait à l’éleveur pour faire tourner sa ferme). Cette  économie agricole est sur le fil du rasoir, c’est pourquoi les petits élevages semblent toujours bricolés avec des bouts-de-ficelle. Et aussi parce que les priorités professionnelle sont hiérarchisées différemment.
 

Bergère 8 4 © Claude Hubert

Travailler dans cette atmosphère constitue un début de marginalisation, car bosser seul dehors endurcit forcément: on patauge dans la boue la moitié de l’année, on vit en vêtements de chantier, et notre vision du monde est conditionnée par les besoins des animaux.

Quand il pleut, je ne me dis plus: "Zut, mes cheveux vont être raplapla" mais "Aïe, je n’aurai pas dû sortir le 17024, ce cornichon ne va pas avoir le réflexe de s’abriter sous une haie" ou bien "Chouette, ça va donner un petit coup de fouet à la pousse de l’herbe.

Avoir les cheveux plats (et sales) n’est pas très grave comparé au formidable sentiment de liberté de travailler dehors, dans un environnement sauvage et d’être indépendante! Si la surveillance et les soins aux animaux sont le moteur d’une journée, le reste du planning est libre. On a le droit de rester hirsute et en jean déchiré, aucune convention n’oblige à être présentable. Notre quotidien est implanifiable car tributaire de la météo et des aléas du troupeau. Rouler dans une camionnette brinquebalante confère un sentiment de libération de la société de consommation, et il est conseillé de manger comme un ogre à midi si on veut tenir jusqu’au soir. Quant à boire des Suze, il s’agit d’un acte d’intégration interprofessionnel.
 

Bergère 8 5 © Claude Hubert

Être agriculteur donne une contenance particulière dans l’exercice social, nous semblons exonérés des codes de la société de consommation. En plus, on nous prête ce fameux bon sens paysan. Qui légitime parfois de la désobéissance civile tant certaines règles se contredisent ou sont inapplicables. Il ne s’agit pas d’être anarchiste, mais de garder du libre-arbitre face à des obligations appliquées au rouleau compresseur (par exemple, un service administratif m’oblige à construire une vraie bergerie, mais une autre branche de ce même service me l’interdit). Ce genre de pression finit par rendre rebelle au système en place!
On nous demande souvent notre interprétation météorologique, ce qui est drôle (parce qu’on consulte Météo France, et on adapte un dicton à ce qu’on vient de lire). Et enfin, les citadins nous donnent beaucoup leurs chats, parce qu’ils sont malheureux en appartement. Le curseur d’hygiène est d’ailleurs revu à la baisse pour que les chats des villes apprennent à cohabiter avec lapins et chevreaux dans la maison… Mais la tolérance à la saleté, c’est aussi parce que mon quotidien est fait de vase et de fumier, et que je n’ai pas l’eau courante partout. Et parce que je préfère avoir les mains sales pour une bonne raison ici, que propres dans un bureau aseptisé et déshumanisé.
 

Bergère 8 6 © Claude Hubert

Il y a des moments sombres, où le futur semble menacé par les règlementations européennes, les normes, les contrôles sanitaires et comptables, les vaccins obligatoires, la suprématie des grosses fermes sur les petites… Mais l’énergie partagée avec mon équipe – composée des brebis, de mon chien, de mon fils et de mes stagiaires déterminées - permet de transfigurer ce pressentiment en revendication rock, pour défendre un terroir vivant et tonitruant!

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