"Une bergère contre vents et marées", épisode 5. La future génération agricole

Par @Culturebox
Mis à jour le 24/02/2017 à 18H50, publié le 24/02/2017 à 12H00
Bergère#5 illustration © Claude Hubert

Quand une profession est aussi vieillissante que l’est l’élevage de moutons, la visite d’un Lycée Agricole est forcément une bonne nouvelle pour espérer faire naître des vocations!

L’enseignement agricole est souvent accusé d’enfoncer des portes ouvertes en ne véhiculant qu’un seul type d’agriculture à des fils de fermiers. Conditionnés par leur milieu d’origine, ils ne s’intéressent qu’à la ferme de leurs parents, qu’ils comptent reprendre et rendre encore plus productive. Le stéréotype: des mômes de 15 ans capables de conduire d’énormes tracteurs électronisés mais incapables de construire une phrase. Les lycées agricoles sont les seuls qui ne dépendent pas du Ministère de l’Education mais de celui de l’Agriculture, créant un univers très cloisonné, qui réduit leur ouverture au monde. Cette étroitesse culturelle génère des futurs agriculteurs qui ne développent pas de curiosité ni de capacité de remise en cause quand il faut réinventer leur métier en cas de crise, ou l’adapter à l’évolution de la société.
Sans compter que l’enseignement agricole a longtemps servi de fourre-tout pour les élèves inadaptés à la filière générale, ce qui en a fait une voie de garage méprisée. Alors qu’il s’agit du métier le plus noble qui soit, l’activité fondatrice de l’humanité!

Hé, les mecs dans les ministères, comment êtes-vous passés à côté de cette dimension? L’agriculture ne se résume pas à conduire un tracteur en traçant des sillons parallèles, c’est le premier enjeu de santé publique! C’est la capacité à produire une alimentation de qualité, à façonner nos paysages, à enrichir l’attractivité touristique, à créer un maillage rural et des identités locales. C’est notre patrimoine collectif, c’est une gastronomie heureuse, c’est un vecteur social, pédagogique et sensoriel.

Ignorer ces enjeux-là génère les absurdités qui broient actuellement les agriculteurs. Car depuis l’après-guerre, ils ont peu à peu perdu leur libre-arbitre, cernés qu’ils sont par des techniciens, des commerciaux, des conseillers de Chambre d’Agriculture, des coopératives, des comptables, des syndicalistes, des services vétérinaires, des contraintes de subventions… Toute une armée diplômée et formatée qui gravite autour d’une ferme pour faire les choix à la place du paysan.
L’enseignement agricole tend doucement à remettre en cause cette passivité qui les pousse dans le mur et montre désormais aux élèves des fermes diversifiées et originales, portées par des profils d’agriculteurs atypiques. Comme je réunis plusieurs "atypismes" en étant:
  • une femme
  • une jeune
  • une indépendante
  • une ex-citadine
  • mordue de moutons dans un département dédié à la vache laitière 
  • défendant des pratiques extensives
  • plein d’autres bizarreries
... ma ferme constitue un support concret pour fendiller les idées reçues. Je reçois donc souvent des groupes scolaires accompagnés de leurs profs qui tentent de (re)développer leur liberté de penser.
Bergère#5 01 © Claude Hubert
L’établissement venu en visite ce matin a pris pour nom "Lycée Nature", ce qui montre l’orientation qu’ils défendent. Situé à Coutances dans le centre-Manche, c’est celui où j’ai passé un an lors de ma reconversion, j’y suis particulièrement attachée.
Et puis je ressens bien sûr un peu de fierté à présenter mes particularités. Je considère comme une chance d’avoir un temps de parole pour faire passer un message à la future génération d’agriculteurs, ceux qui vont faire vivre notre territoire pendant les quarante prochaines années.
En général,  je commence en disant: "Ici, les agneaux ne sont nourris qu’à l’herbe". Stupeur et grand silence! Car dans le monde de l’élevage, l’alimentation des animaux est basée sur les céréales, le maïs, le soja, et parfois de la mélasse ou de la pulpe de betterave pour rendre la ration appétente. Même en Normandie, où les prairies bocagères sont les plus nourrissantes au monde. Rappeler que le mouton est un herbivore, et non un granivore provoque donc un choc!  Certains rejetons de grosses fermes contestent même parfois mon discours, et boudent pendant le reste de la visite (Faire brouter de l’herbe à des moutons, mais ils sont complètement allumés ces bobos!? Et donneurs de leçon! Y vont pas nous apprendre notre métier en plus!)
Mon groupe d’élèves de ce matin était déjà venu et donc préparé à la toute petite taille de mon tracteur et de mon tas de fumier (à leurs yeux). En élevage conventionnel, la taille monstrueuse du tas de fumier indique que les animaux ont passé beaucoup de temps à être nourris artificiellement enfermés dans un bâtiment, et peu de temps à brouter de l’herbe dans les champs.
Après la présentation de la bergerie, on a fait une petite séance de travaux pratiques, car ces sorties visent aussi à les évaluer sur le terrain. J’avais prévu de leur faire poser les boucles d’oreilles aux agneaux, ainsi que procéder à la castration et l’ablation de la queue. Cela sonne affreusement barbare, et consiste à poser un petit élastique très serré qui coupera la circulation du sang et fera tomber la queue en quelques jours.
Bergère#5 02 © Claude Hubert
La castration des agneaux mâles est obligatoire dans les prés-salés (édictée par un Arrêté des services administratifs) et le raccourcissement de la queue une pratique répandue, surtout en zone humide, car l’ingestion d’herbe mouillée engendre souvent des fesses sales. Avec une queue longue, les crottes s’agglomèrent dans la laine comme dans une couche, et en séchant, constituent une masse de grelots tout durs qui tintent quand le mouton trottine! Quant aux brebis, si un agneau pointe le bout de son nez ou que la tête reste coincée lors de l'agnelage, la visibilité du "chantier" est meilleure pour intervenir si la queue est courte.
Les élèves, même les durs à cuire, ont été horrifiés à l’idée de faire mal aux tout petits agneaux! La proportion de filles jouant en faveur des câlins et des selfies, la séance s’est transformée en petit déjeuner dans la paille…
Quelle effervescence bienvenue dans cette bergerie où je viens de passer deux mois solitaire!
Bergère#5 03 © Lycée Nature de Coutances

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