"Une bergère contre vents et marées", épisode 13: La diversification et le saut d'obstacles

Par @Culturebox
Mis à jour le 21/04/2017 à 20H04, publié le 21/04/2017 à 11H50
Bergère 13 1 © Claude Hubert

"Diversifier sa production": c’est le conseil le plus prodigué par les revues techniques, les conseillers de gestion, les discours officiels, et les consommateurs bobos (qui aiment bien donner leur avis technique aux agriculteurs). Je suis également convaincue que créer des passerelles avec d’autres activités est l’avenir des petites fermes comme la mienne…

            Mon texte précédent évoquait le peu de liberté dans l’élevage de moutons, et avait une note amère (même carrément morose). Je souhaitais l’équilibrer par un texte enthousiaste, soulignant la polyvalence heureuse des petites exploitations. Je voulais défendre l'idée qu’il suffit d’être courageux et créatif pour réinventer une profession, qu’il faut aborder ce métier avec un regard moins cloisonné, afin de s’épanouir et mieux gagner sa vie. Et puis j’ai commencé ma rédaction… et la conclusion s’avère sinistre.
          Cher lecteur, je vous prie de m’excuser de ces constats si lugubres et m’engage à proposer la semaine prochaine une vision plus vivifiante de la ruralité!
Bergère 13 2 © Claude Hubert
Lorsque j’ai créé mon exploitation, tout était à faire: trouver du foncier, semer des prairies, les clôturer, (me battre contre le reste du monde), sélectionner ma souche de reproducteurs, créer un esprit collectif entre toutes les brebis pour que le troupeau trouve son unité, apprendre à conduire un tracteur et une bétaillère, observer mes sols, interpréter les incidences de la météo et le comportement des animaux, commercialiser ma viande, me former aux soins vétérinaires de base, rembourser mes emprunts et apprendre à survivre sans argent… Les premières années furent épuisantes et très angoissantes! Et surtout ascétiques, la tête dans le guidon, dénuées de vie culturelle et sociale. (J’étais même suivie par une assistante sociale octroyée d’office).
Bergère 13 3
Et soudain, au bout de 3 – 4 ans, j’ai sorti la tête de l’eau: toujours vivante avec l’impression d’avoir fait le plus dur ! Mes bricolages étaient à peu près fonctionnels, le troupeau avait trouvé son rythme de croisière, j’ai enfin entraperçu un avenir. Pas riche d’un potentiel infini, hélas, car l’agriculture est soumise à des règles, faites de quotas et d’autorisations d’exploiter. On ne décide pas soi-même de s’agrandir ou d’acheter de nouvelles terres, cela passe par des commissions opaques... Je dispose ainsi d’un certain quota de moutons autorisés, que je ne peux pas développer. Mais ce quota est trop petit pour que je gagne ma vie (c’est rageant parce que le mode d’attribution est inéquitable, et que d’autres éleveurs se sont vus attribuer des nouveaux quotas en dépit des règles officielles).
 
Comme les contraintes rendent inventifs, j’ai dû réfléchir à une diversification. D’autant qu’une fois le troupeau occupé à brouter de l’herbe au printemps, les surveiller n’occupe pas une journée entière. J’ai écarté les possibles CDD d’hôtesse de caisse ou d’aide à domicile (les deux grands vecteurs d’emploi du coin) car avoir quitté un job parisien pour devenir caissière afin de financer un troupeau de moutons pas rentable… j’aurais eu l’impression d’une grosse plantade.
J’ai réfléchi à de nouvelles manières de valoriser ma viande, mais la contrainte principale est l’éloignement de l’abattoir. Parcourir 440 km pour vendre en direct un agneau, ça flingue un peu l’éthique locale du produit… et sa marge. Idem pour la transformation en merguez, caissettes de viande ou bocaux (on a fait des essais de terrine, mais après calcul du kilométrage entre les différents lieux de transformation, c’était absurde). Et l’investissement dans un véhicule frigorifique et une chambre froide sont disproportionnés par rapport aux marges que je peux espérer un jour réaliser. 
Bergère 13 5 © Claude Hubert
Ce qui est certain, c’est que le manque de relations humaines et de diversité culturelle a aussi commencé à se faire sentir. Agriculteur est un métier solitaire, il m’arrive de passer des journées sans voir personne. Communiquer avec de vrais humains issus de milieux différents m’a alors vraiment manqué !
Comme notre littoral draine quelques estivants, j’ai essayé d’organiser des visites, pieds nus dans les prés-salés. Les premières ont été annulées faute de public… Mais au bout de 3 ans, de joyeux groupes se constituent chaque semaine! La balade se termine par un goûter et s’est enrichie d’une expo bricolée dans une cabane en pierre. L’énergie apportée par tous ces joyeux vacanciers me nourrit pour traverser l’hiver. J’ai quand même dû m’engager auprès de l’État à ne pas piétiner le sol, et promis de changer d’itinéraire à chaque balade.
Bergère 13 4 © Claude Hubert
Puisque je suis limitée en production de moutons, j’ai cherché quelle autre matière première disponible localement (et non règlementée) je pouvais mettre en valeur. En tant que buveuse d’infusion, j’ai commencé à ramasser des plantes sauvages que j’ai fait sécher pour composer des assemblages aromatiques. Je cueille des fleurs dans les dunes, les prés-salés, les landes, les friches sauvages… Si le public local n’est pas réceptif à ma gamme d’infusions... 

Boire du pisse-mémère? beurk!

... les boutiques-terroir fréquentées par des citadins fonctionnent assez bien. Cela m’incite à élargir la gamme et aménager un laboratoire "aux normes", qui nécessitera un nouvel emprunt financier… Mon labo n’est encore qu’en projet mais j’ai déjà reçu une menace de venir le contrôler de la part de la Chambre d’Artisanat et des Métiers (alors eux, ils ont des indics vraiment pointus). Doublée d’une injonction d’adhérer au diabolique RSI, parallèlement à mon statut agricole pour lequel je cotise déjà. Vive la liberté d’entreprendre?
Bergère 13 10 © Claude Hubert

La convivialité en prend aussi pour son grade, alors qu’une prairie se prête naturellement à accueillir des fêtes ou concert. Pas de débit d’alcool autorisé si on n'a pas passé de licence, pas le droit de recruter des bénévoles pour griller des merguez s’ils ne sont pas déclarés et assurés. La chaîne du froid est-elle respectée? Où sont les éviers sans-les-mains? Tout le monde porte des gants jetables? Les conditions sanitaires de préparation? On conseille pas d’œufs ni de produits laitiers crus car si une seule personne est malade, tout risque d’être passé au peigne fin (si on n’a pas eu de contrôle inopiné dans la soirée). La déclaration SACEM a-t-elle été payée? (même pour un gars qui joue de la gratte tout seul) Un petit feu de camp? Désormais totalement interdit (avant on pouvait, mais en brûlant seulement des branches d’un diamètre inférieur à 7 cm). On peut toujours tricher, mais les rebellions sont tellement bien écrasées (gel des primes, débarquement de contrôleurs issus de plusieurs administrations,…) que finalement on évite.

Ils font vivre le territoire: La Planche à Laver, Butternut Trio et Lidwine

Ils font vivre le territoire: La Planche à Laver, Butternut Trio et Lidwine

Autour du mouton, je me suis bien dit qu’il y avait la peau (historiquement utilisée par les moines pour les manuscrits du Mont St-Michel), mais il n’y a plus de tannerie en France et les abattoirs ne veulent pas rendre les peaux aux éleveurs.

Et puis la laine bien sûr, la diversification qui semble la plus évidente, mais dont l’équilibre économique est très compliqué (subtile tournure pour exprimer que depuis 3 ans que j’explore cette filière, mes expérimentations me coûtent plus cher qu’elles ne rapportent). Une seule filature pratique encore le filage à façon, dans la Creuse, et il ne subsiste plus qu’une seule laverie dans le sud (submergée de boulot, et qui ne répond pas à mes relances depuis 8 mois). J’intègre progressivement les différents obstacles que je découvre, comme l’obligation de transporter les toisons dans un véhicule agréé pour les produits animaux. Ou le rejet de la "pure laine" par les consommateurs, au motif que ça gratte. Ils privilégient des mélanges d’acrylique, mérinos d’Australie et alpaga du bout du monde. Pas des pelotes de vraie laine locale. Devant le constat que ce marché à recréer est un énorme défi, on a formé un groupe collaboratif, composé d’éleveuses et de créatrices textiles. On ne gagnera sans doute pas un radis avant plusieurs années, mais ce sera une chouette réussite si on remet en route une filière technique pour valoriser les toisons des moutons normands. 
Bergère 13 8 © Stéphanie Maubé
Fiscalement, une exploitation agricole a de la souplesse pour évoluer. On peut choisir de ne jamais descendre de son tracteur et s’éclater dans les grandes cultures, mais on peut aussi s’épanouir avec gîte rural, table d’hôte, tourisme vert ou accueil pédagogique, transformation artisanale… En théorie, les possibilités de diversification sont nombreuses.
 
Mais quelle épuisante impression de devoir se battre contre des moulins à vents dès qu’on tente la moindre nouvelle idée. Et quelle étrange sensation de se sentir épié, dénoncé, et contrôlé… avant même d’avoir élaboré un nouveau projet!
 
Je comprends ainsi mieux le découragement ambiant dans le monde agricole, les dérapages maladroits car ces refus perpétuels rendent fou, et l’amenuisement du courage d’entreprendre.
Photo anonyme fort ancienne, où le bois qui brûle, à plus de 100 m de toute habitation, mesure moins de 7 cm de diamètre.

Photo anonyme fort ancienne, où le bois qui brûle, à plus de 100 m de toute habitation, mesure moins de 7 cm de diamètre.

Allez, on garde le cap en se disant que l’agriculture vit un tournant, que la néoruralité est dans l’air du temps, et qu’une génération de jeunes débrouillards est en train d’investir le terroir, avec plein d’énergie et zéro complexe!


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