Marco & Paula : Carnets d'ailleurs #30 : Le Bouddha et les dinosaures

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/08/2015 à 11H29, publié le 05/08/2015 à 18H03
Nomad's 30 3 © framework.latimes.com

En attente de son contrat, Marco dérive, l'âme dans la vague et le regard sur un horizon qui reste bouché. Les divagations de l'âme du consultant sont impénétrables, tout comme les voies de l'Autre...

... Les divagations de l'âme du consultant sont impénétrables, tout comme les voies de l'Autre. Et donc, il y a une semaine, mes divagations ont commencé à prendre de la gîte et ma frêle embarcation, son plein d'embruns. Cela faisait deux mois que mon contrat au Congo aurait dû démarrer, et deux mois que la radio était muette; je m'étais remis depuis plusieurs semaines déjà à la pêche aux gros et petits contrats, et mes filets restaient vides. Un insidieux sentiment de lente panique traçait sa route dans la psyché.
 
Jusqu'alors j'avais couru sur mon erre, suivant un cap arbitraire qui devenait de plus en plus imaginaire, et mon petit monde se détricotait tranquillement, les repères calendaires s'estompaient et mes plans se dissolvaient les uns après les autres, comme un iceberg dans les mers chaudes. Paula devait repartir le 13 août, mais clairement ce départ faisait de moins en moins de sens, les jours passant dans leur épuisante immobilité. Fallait-il repousser son retour en France d'une semaine, ou de deux, ou de trois ? Comment savoir ? Nous étions divinement installés chez nos amis, à boire de la bière le soir autour de la piscine, mais combien de temps le farniente allait-il pouvoir durer avant que nous ne tournions chèvres ? Nos finances prenaient eau de toutes parts, mais comment planifier un plan de redressement en étant encalminés dans le brouillard au milieu de nulle part ? En panne générale.
 
Par beau temps, la navigation est simple et le marin d'eau douce que je suis s'imagine facilement que les obstacles à venir, comme le gros temps, pourront être affrontés le front serein. Y a qu'a, quoi! Et puis je me rends compte que ce qui arrive aux autres pourrait bien m'arriver aussi, et je me demande comment font les chômeurs de longue durée pour ne pas prendre un coup de lune et partir à la dérive sans retour. Et mon imagination délire en dérive. Pourtant ce qui m'arrive n'est qu'un petit grain, le petit coup de tabac, lot commun des consultants qui font leur cabotage près des côtes. Alors ? Nous sommes donc si fragiles?  Si vite déboussolés ?
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Chez nos amis, j'avais retrouvé des livres de Thich Nhat Hanh, moine bouddhiste zen vietnamien qui m'avait inspiré dans une vie antérieure, sur une autre côte. J'y relus cette injonction fort simple : observer sa respiration. “In”, j'inspire - “out”, j'expire (si seulement!), un léger sourire aux lèvres. Après trois respirations, je reprenais pied dans la réalité. Plus de brumes, plus de mer en délire, plus d'embruns. “In” - - “out”. Lente dissolution dans la respiration. Que tout cela était donc risible.
 
Je lus, dans le New York Times - ma bible du nouveau monde - une description haletante de la chasse donnée par deux bateaux de l'organisation Sea Shepherd à un chalutier pirate qui pêchait dans les zones interdites de l’Arctique. Après des mois de navigation, le pirate à cours de fuel se saborda au large des côtes africaines. Cinq millions de dollars au fond de l'eau, un équipage sous les barreaux. Vive la flibuste ! Mais quelle petite victoire, quand les océans sont systématiquement dépeuplés par des chaluts de grand fond pour alimenter les caisses noires d'armateurs grecs, russes ou nippons.
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Toujours dans mes dérives maritimes, je partis dans l'arraisonnement suivant : les océans sont pillés pour nourrir non pas 7 milliards d'estomacs mais, plus modestement, les appétits de deux milliards de petits bourgeois selon les analyses démographiques récentes. Imaginons maintenant l'impact sur nos océans de l'appétit de cinq milliards de petits bourgeois – ce qui, en 2050, nous laisserait d'ailleurs encore une marge de quatre milliards de pauvres. Difficile à imaginer, dites-vous ?
 
Sauf à faire un petit bond en avant. Et hop : la probabilité d'une extinction humanitaire, au milieu d'une bien plus vaste extinction des espèces dans un siècle ou deux ou moins, n'est pas impensable. Mais qu'importe. Les extinctions massives, comme celle qui se produisit au moment de la disparition des dinosaures, se produiraient tous les cinq à dix millions d'années. Et dix millions d'années, ce n'est rien. “In” - - “out”, un léger sourire. Et il restera peut-être même une trace ou deux de la tour Triangle, au fin fond des sédiments.
 
 
Tout Nomad's land.


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