Marco & Paula. Carnets d'ailleurs #22 : "Marco, mais comment fais-tu?"

Par @Culturebox
Mis à jour le 28/05/2015 à 11H07, publié le 27/05/2015 à 21H57
Siège des Nations Unies à Nairobi... 

Siège des Nations Unies à Nairobi... 

© VF

Marco – A la claire fontaine.... (allusion obscure). Nos vagabondages professionnels, à nous les nomades, sont parfois aussi improbables que nos vagabondages géographiques. Ce qui, régulièrement, me vaut de la part d'amis mieux installés, cette expression d'incrédulité : “Mais comment fais-tu ?”

Mai 2014 : “Vous comprenez”, expliquai-je, “dans l'acceptation habituelle du terme, le "chef de projet", c'est la personne qui est responsable des résultats, et donc qui prend les décisions nécessaires à l'atteinte des objectifs.” Et, pensai-je in petto, au tarif auquel je suis payé, il serait normal que j'ai des responsabilités.
 
La responsable de la Banque Africaine de Développement à laquelle, en tant que chef de projet, je devais rendre compte, balaya mes arguments d'un revers rhétorique: "Contentez-vous de faire ce que vous faites déjà.” C'est à dire, pousser des papiers et tenir une sorte de comptabilité. Cela faisait trois mois que j'avais pris mes "responsabilités", et je venais de comprendre que j'allais devoir quitter cette cage dorée si je ne voulais pas m'enfoncer rapidement dans la dépression ou l’alcoolisme mondain.
 
J'avais atterri là un peu par hasard. Au mois de septembre précédent, j'avais répondu sans trop y prêter attention à une annonce pour ce poste, alors que j'étais totalement engagé dans la réponse à un appel d'offres pour un programme de l'Union Européenne en Côte d'Ivoire. Je devais être le chef de mission dans une proposition préparée par une grosse boutique de consultance allemande, avec un directeur de département ivoirien. Et je m'y voyais déjà: il s'agissait essentiellement de s'inscrire dans la trace d'un projet que j'avais géré pendant presque trois ans, et que la crise de 2010 avait clos brutalement. Nous avions calculé nos chances: un petit 95%. Le retour à Abidjan, c'était l'appel des sirènes. Envoûté par leurs chants, j'avais déjà refusé un poste de conseiller dans un ministère à Kaboul.
 
Décembre 2013: l'improbable s'est produit, et la proposition allemande a été rejetée. Deux jours après, je reçois un email m'annonçant que j'ai été sélectionné pour un poste de chef de projet à la Banque Africaine. J'ai presque crû à un canular, et j'ai dû faire une recherche dans mes emails et mes dossiers de candidature pour savoir de quoi il retournait exactement. Pas d'entretien. La négociation du contrat s'est faite en trois emails. Le projet semblait offrir, surtout en lisant entre les lignes, des possibilités intéressantes d'interventions dans les institutions africaines nationales et régionales. Et le job, après un an à Tunis, serait transplanté à Abidjan, où la Banque Africaine retournait après dix ans d'absence. Un cadeau des dieux !
nomad's 22
Et donc en mai 2014, après trois mois loin des sites de recrutement de consultants – ce que je prenais comme de vraies vacances – je repartis à la mine. “Travaillez, prenez de la peine, c'est le fonds qui manque le moins”. Le matin, en partant au bureau, je me mis à chantonner “heigh-ho” après avoir embrassé ma Blanche Neige, qui, elle, avait duré trois heures sur son nouveau poste avant que le siège de l'ONG qui l'avait embauchée ne ferme tout, après s'être rendu compte, “mais un peu tard”, que le gouvernement tunisien ne lui avait pas accordé les autorisations nécessaires.
 
J'avais prévu de partir en douce - il suffisait de refuser le renouvellement du contrat après un an, pour des raisons plausibles à inventer -. Mauvais calcul; en août, le directeur du département où était logé le projet me convoque pour discuter de mes "performances". Il ouvre la réunion, en présence de ma patronne, en invoquant des témoignages de collègues -lesquels? Je travaillais pratiquement seul- . Après cinq minutes de ses palinodies, je décide d'abonder dans son sens et annonce que je suis, tout autant que lui, insatisfait. “Ah bon, on va pouvoir faire ça à l'amiable, alors”. Oui, on va pouvoir. Et me voilà donc avec un ticket de sortie pour la fin septembre, avec la promesse de se complimenter si nécessaire. Au passage il avoue n'avoir absolument pas supervisé mon embauche, et même avoir été surpris que je lui présente une stratégie de développement lors de mon entrevue de bienvenue.
 
Il y eut une cerise sur ce gâteau-là. Fin septembre, ma patronne organisa un déjeuner d'adieux qui se passa ma foi fort bien, chacun de nous quatre faisant assaut d'hypocrisie mielleuse. Quand vint le café, sans doute rassurée par la bonne tournure de cet événement, elle lâcha avec une sufffisante inconscience : “Je viens de lire votre cv, vous avez un profil fort intéressant”. Et si votre ramage, etc.
 
Tout Nomad's land.


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