Les Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #105: Chronique d’un petit coin tranquille

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 29/03/2017 à 09H05, publié le 22/03/2017 à 15H59
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Quittant pour une fois les bureaux des ministères à Abidjan, Marco passe une soirée loin de tout. Croît-il.

C’est un lundi soir tranquille à Agboville (à une heure de route au nord d’Abidjan), les travaux de l’atelier du ministère sont terminés pour la journée, et Paula et moi avons dîné, seuls, dans le restaurant de l’hôtel, d’un plat d’aloko et de légumes. Avec une bière, tout de même. La plupart des participants du séminaire ont laissé tomber le costume pour des tenues moins contraignantes, et sont allés explorer les maquis et bars du “village”, comme dit Noëlle, ma collaboratrice ivoirienne qui s’est enfermée dans sa chambre. Le village est tout de même une petite sous-préfecture de 80 000 à 120 000 habitants selon les sources, mais l’endroit n’a rien d’urbain.
 
Agboville est bien connue des cadres des ministères, tout comme Dabou, Adzope et Bassam, des petites villes dans lesquelles ont poussé des hôtels qui semblent n’être destinés qu’à abriter des séminaires, ateliers et autres travaux du gouvernement. A environ une heure de route d’Abidjan, ces hôtels permettent de “cloîtrer” des cadres qui, à Abidjan, auraient beaucoup trop de distractions – comme sont enclins à le penser les représentants des bailleurs – ou beaucoup trop de contraintes, comme l’expliquent les cadres ivoiriens, pour pouvoir travailler sans interruptions et pendant de longues heures.
 
Cette sortie “à l’intérieur”, loin des paradis de l’urbanité moderne (enfin, le paradis des minorités qui y vivent bien), a fait émerger quelques vagues souvenirs de mes premières années d’Afrique, quand mes sens enregistraient la nouveauté et l’étrangeté des odeurs ou des paysages, l’exotisme de ce monde que j’explorais avec une sorte de curiosité vorace. Ce soir, appuyé à la balustrade de l’hôtel "Prestige" d’Agbobville, à glaner mes souvenirs, ces temps paraissent lointains et estompés. L’Afrique désormais me surprend beaucoup moins, mais à Agboville, ce soir, je me sens loin.

 Rentré dans la chambre, je zappe les huit chaînes de télévision fournies par l’hôtel: deux chaînes de la Radio-Télévision Ivoirienne, sur lesquelles j’ai du mal à m’attarder; France 24, mais je préfère mes "news" écrites plutôt qu’annonées; une chaîne religieuse, Dieu soit loué; puis je tombe sur TV5 Monde, qui est en train de diffuser un “Envoyé Spécial” de début février. Un documentaire travaillé sur “les soeurs”, ces gamines françaises islamisées sur les réseaux sociaux qui partent faire le jihad en Syrie. Des nomades de l’extrême.
Une attaque jihadiste a fait 18 morts sur la plage de Grand Bassam en 2016.

Une attaque jihadiste a fait 18 morts sur la plage de Grand Bassam en 2016.

Vues d’Agboville, ces images pourraient paraître étrangères et lointaines, des images d’un monde aux antipodes du calme de cette désolante campagne tropicale. Mais non! L’image de ces “soeurs” voilées de la tête aux pieds avec dans le coeur des sentiments violents, est parfaitment familière, ici dans ce recoin d’Afrique apparemment tranquille. Il y a une semaine ou deux, le gouvernement a organisé à travers le pays des cérémonies du souvenir et une minute de silence pour les victimes de l’attaque jihadiste qui a fait, il y a un an, 18 morts sur la plage de Grand Bassam. Les journaux ivoiriens suivent aussi les remous meurtriers que laissent dans leur sillage les fanatiques de Boko-Haram, qui opérent à un pays ou deux d’ici.
 
Je suis allé traîner sur l’internet (oui, à Agboville, aujourd’hui, le monde est à votre porte, comme à Evry ou à New York), et les images d’Agboville que j’y ai trouvées montrent principalement soit des politiciens, soit des scènes de violence. Ce petit monde, que je voulais m’imaginer lointain – et donc calme, par un enchaînement d’idées pas vraiment logiques – n’est lui non plus pas tranquille.
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