Les Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #101: Ce n’est pas de peau, là, qu’il s’agit!

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 22/02/2017 à 19H54, publié le 22/02/2017 à 17H16
Nomad's 101 1 © Jeremy Bourgeois

Des Noirs, des Blancs. Parfois ils jouent ensemble, comme les musiciens d’Imidiwen, ou ils sortent ensemble, comme Marco et ses amis ivoiriens. Mais ce sont des rencontres à la marge, pense Marco – le noir et le blanc, en Afrique, ne s’accordent toujours pas.

L’autre soir, Amidou, Lassina et moi sommes allés à un concert à l'Institut Français. A l’affiche Imidiwen, un groupe de musiciens Touaregs mâtiné de musiciens français qui, ensemble, jouent du blues sahélien mixé de world jazz. Cette mèche lente a été allumée il y a une quinzaine d’années par une rencontre de hasard dans un camps de l’Adrar des Iforas, à l’extrémité nord du Mali. Oui, là-bas où, ces jours-ci, "c’est chaud".
 
Après la première rencontre, les musiciens Touaregs sont allés plusieurs fois en France, puis les musiciens français ont appris à chanter en touareg, et cette année, tous sont partis pour une grande tournée en Afrique de l’Ouest, par la route, d’un Institut Français à l’autre: Bamako, Ouagadougou, Bobo Dioulasso, Abidjan, … Un voyage que j’imagine épique. Mais je ne vais pas vous en dire plus de leur histoire, ils le font beaucoup mieux eux-mêmes.
 
La salle de spectacle de l’Institut Français était remplie au 4/5éme de Blancs. A voir cette foule, on serait excusé d’imaginer que l’État français subventionne des spectacles pour les expats qui s’ennuient loin de l’amère patrie... au lieu que de continuer à assumer le fardeau de l’homme blanc qui, au 19ème siècle, était parti glorieusement extraire les noirs sauvages de leur sous-humanité.
 
Sur ce point, ce dont je n’avais pas pris conscience jusqu’à la récente sortie politique d’Emmanuel Macron, c’est que la colonisation fut une politique de gauche et que généralement la droite française, du temps des aventures africaines, trouvait ces escapades tropicales parfaitement déplacées.
 
Notre trio, deux grands gaillards ivoiriens et un petit blanc au milieu, était idéalement incongru dans le paysage de l’Institut Français, ce soir-là. Notre trio était d’ailleurs incongru à plus d’un titre. Les collègues au ministère où je travaille n’hésitent pas à trouver de l’Africain sous mes airs irlandais – ce que je prends pour une sorte d’accolade honorifique – tandis que mes deux amis, des "modernistes", se font en revanche régulièrement traiter de “blanc” par leurs entourages – un badge d’étrangeté et d’exclusion à tout le moins. Bref, nous trois détonnions dans le paysage, mais nous allions bien ensemble, finalement.
 
Dans le brouhaha médiatique contemporain, ce que l’on ne dit pas, c’est que le noir et le blanc, en Afrique, ne s’accordent toujours pas, sinon dans les marges. Ils s’observent, certes, mais demeurent parfaitement étrangers l’un à l’autre. Non parce que l’un est noir et l’autre est blême – ce n’est pas une question de peau, en dépit de ce que des majorités décérébrées voudraient penser – si elles le pouvaient. C’est au fond, essentiellement, une question de classe, sociale et culturelle; la divergence est dans la manière d’appréhender le monde, de la cosmogonie à la vie de quartier.
 
J’en ai trouvé une belle illustration l’autre jour dans les colonnes de Fraternité Matin, journal ivoirien réputé où écrivent les meilleures plumes journalistiques, une feuille de chou institutionnelle que je trouve plutôt bien faite et que dirige Venance Konan, écrivain iconoclaste (quand je lis ses éditoriaux, je pense parfois au temps où, en France, un écrivain pouvait être homme de presse – à la Camus).
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© ladepechedabidjan.info
Bref, l’autre matin, Venance Konan a eu une de ces sorties qui à mes yeux illustrent parfaitement ce rapport trouble du noir et du blanc. Sous le titre “Nos ordures tant aimées”, il écrivait à propos d’une nouvelle campagne gouvernementale de promotion de la salubrité publique:

Madame la Ministre, nous sommes des Ivoiriens et nous aimons vivre au milieu des ordures. Vous avez dû remarquer que lors des élections municipales aucun maire n’a jamais été sanctionné pour n’avoir pas nettoyé sa commune. (…) La salubrité et l’environnement, le développement durable, excusez moi de le dire ainsi mais, on s’en fout! Ce qui nous intéresse, nous, Ivoiriens, c’est l’argent facile et en vitesse. Je suis désolé de vous le dire, madame la ministre, nous sommes des gens sales qui aimons vivre dans la saleté parce qu’il n’y a plus que de la saleté dans nos têtes. Vous voulez que le 4 mars nous sortions pour assainir notre environnement? Vous verrez bien qui sortira. Rien que des Blancs et des Ivoiriens qui aiment jouer aux Blancs.

Venance Konan. Fraternité Matin, 17 février 2017, page 5
Nomad's 101 3 © Afriqueeducation.com

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