Les Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #95: Oh les petits mutins!

Par @desmotsdeminuit
Publié le 11/01/2017 à 21H10
Nomad's 95 1 01/17

Paula et Marco coulaient enfin des jours tranquilles, loin des turbulences congolaises. Et puis, un samedi après-midi, mutinerie!

Samedi après-midi, tout est calme dans notre appartement du "Plateau" – je sors de ma sieste préférée, celle qui suit nos leçons d’équitation. Activité neuronale faible. Le monde est dans son coton. Je jette un œil sur mes emails, et trouve une ligne sibylline de ma sœur qui vit à Nantes : "Ça va, c'est assez animé pour vous là bas ??" Je la sais parfois un peu cryptique et pense à autre chose. Par exemple, aux courses (mon rituel petit-bourgeois du samedi après-midi).
 
Tout s’éclaire 15 minutes plus tard. Appel de mon collègue Lamine, comme d’habitude sur un fonds  sonore fort hétéroclite, celui d’un quartier bien africain. Il me demande si je vais bien, et si je prévois de sortir. Là, il m’intrigue. Puis il m’explique que les militaires sont dans les rues, en particulier du coté de Bingerville et au "Plateau". Qu’il vaut mieux que nous ne sortions pas. Qu’il faut attendre. Ah, c’est donc de cela que parlait ma sœur !
 
La Côte d’Ivoire est depuis quelques mois dans une transition politique délicate; avec l’adoption en Octobre de la nouvelle Constitution le pays entre dans sa troisième République, et fin décembre on a voté pour élire les députés. Donc, il vient d’y avoir un coup d’État. Ou quelque chose comme ça. Je suis surpris, je n’ai rien vu venir. Mais après l’épisode "Donald Trompe" aux États-Unis, je me dis aussi qu’il ne faut plus être surpris par rien. "Nous vivons une époque formidable" comme disait Reiser dans les années 80. Rappelons au passage que ce qui est formidable, selon le Littré, c’est ce qui est "capable d'inspirer la plus grande crainte". Il y a eu des glissements de sens, depuis le 19ème.
Nomad's 95/2 Janvier 2017 © Reiser
Tout ça m’ennuie – j’avais prévu d’aller faire nos courses, et maintenant, nous voilà retranchés dans notre immeuble. Pourtant, les rues autour sont calmes. Ou trop calmes ? J’ouvre la fenêtre,  on n’entend pas de tirs d’armes. Ni de cris. Paula remarque que, en tout cas, l’ambassade de France ne l’a pas appelée pour lui dire de faire ses valises. Voyons RFI sur le net.
 
"En Côte d’Ivoire, les militaires mutins déterminés à obtenir gain de cause ont bloqué, vendredi 6 janvier, l’accès de cinq villes du pays: Daloa, Daoukro, Korhogo, Odienné et Bouaké. Des tirs ont retenti pour faire entendre leurs revendications, à savoir des hausses de salaire, des primes et de meilleures conditions d’avancement. De nouveaux tirs ont été signalés, samedi matin, à Abidjan et à Bouaké...."
 
Bouaké, c’était l’épicentre de la rébellion entre 2002 et 2010, quand le pays s’était coupé en deux, Nordistes contre Sudistes. Je me dis que c’était bien la peine d’avoir quitté le trou noir de Kinshasa, dans la galaxie du Zaïre, pour nous retrouver, à peine débarqués, dans un nouveau foutoir. Mais, en même temps, je n’y crois pas trop. C’est une mutinerie, pas une révolution. Les élections se sont passées dans le calme. L’économie vient de connaître cinq ans de croissance forte, à l’asiatique. C’est juste une petite pluie sur la parade du Président Ouattara.
 
L’article de RFI nous apprend qu’à Abidjan les troubles sont cantonnés autour du camp militaire d’Akouédo, fort loin du Boulevard Giscard d’Estaing, où fleurissent les centres commerciaux et où je gravite les samedis après-midi. C’est aussi la zone des restaurants, des bars, des boîtes, des putes, et des voitures flashy. Alors, allons y ! Nous prenons la voiture, et tout a l’air normal. Les chauffeurs de taxi conduisent toujours aussi mal, et il n’y a pas de colonnes d’exode.
 
Le parking de Cap Sud aussi a l’air normal. Peut-être un peu moins congestionné que d’habitude. Mais après nous être baladés trois minutes dans les allées, nous comprenons pourquoi: toutes les boutiques sont fermées et seul le supermarché est ouvert. Nous questionnons les gens que nous croisons et eux non plus ne comprennent pas pourquoi les rideaux de fer sont baissés. Une intuition me vient: c’est normal, pratiquement tous ces commerces sont tenus par des Libanais et ils ont peur. Depuis que les Français ont quitté le pays en masse dans les années 2000, ils sont devenus les principaux boucs émissaires. Ce sont eux qui ont l’argent. Eux et la classe politique.
 
C’était un samedi après-midi en Afrique. Pas de quoi s’alarmer, vraiment.
Nomad's 95/3 Janvier 2017
 Dans un autre monde, celui dans lequel on lit le New York Times ou le New Yorker, Derek Parfit, philosophe britannique, est mort. N’ayons pas l’esprit trop chagrin, il nous a laissé de belles pensées. J’aime en particulier son dédain pour "l’identité", cette foutue notion amorphe dont se sont entichés les modernes. Dans mon esprit, identité = Rollex, pour faire simple et rapide. Et lapidaire.

Life can be wonderful as well as terrible, and we shall increasingly have the power to make life good. Since human history may be only just beginning, we can expect that future humans, or supra-humans, may achieve some great goods that we cannot now even imagine.

In Nietszche words, there has never been such a new dawn and clear horizon, and such an open sea. 


Traduction de Marco
La vie a la possibilité d’être à la fois merveilleuse tout autant que terrible, et nous allons de plus en plus avoir le pouvoir de rendre la vie bonne. Puisque il se peut bien que l’histoire humaine soit seulement à son commencement, nous pouvons nous attendre à ce que les humains de l’avenir, ou les supra-humains, puissent accomplir de grands biens que nous ne sommes même pas en mesure d’imaginer.
 
Pour emprunter des termes qu’affectionnait Nietzsche, il n’y a jamais eu une aube aussi prometteuse ni un horizon aussi dégagé, non plus qu’un tel grand large. 
 
Dans sa rubrique nécro, j’ai trouvé cette citation, qui nous sort bien des perspectives contemporaines – qui va me servir de conclusion contraire. Et salutaire, donc.
 

Tout Nomad's land.


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