Les Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #88: l'orchidoclaste du vol d'Abidjan

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 29/11/2016 à 23H12, publié le 23/11/2016 à 22H23
Nomad's 88 1 © Chinanews.com

Quand Paula, bloquée à l'aéroport, s'imagine dans les airs entre Bowie et "Alien", se souvient avoir visité l'expo Chtchoukine, fantasme un kit de survie et se rappelle au bon souvenir du président turc. Reste à prendre l'avion!

Vendredi matin, je comatais paisiblement devant un documentaire sur l'entraînement des spationautes, fascinée mais quelque peu sidérée par la quantité d'aptitudes qu'on exige d'eux. J'espérais tout de même quelques défauts à ces ambassadeurs pour ne pas trop tromper "les Aliens" sur la marchandise et pour que ne se crée pas quelque part dans l'espace une race de surhommes, source potentielle d'ennuis tout autant que d’ennui. Le format cabine ultra fonctionnel de la chambre d'hôtel où je me trouvais, la vacuité de mon esprit et le vague sentiment d'être en perdition me portaient à m'imaginer Major Thom* dans son vaisseau spatial sauf que j'étais là parce que mon vol de la veille avait été annulé.
Nomad's 88 7 © Paula
 La veille, après deux bonne heures d'affichage "vol retardé", la compagnie aérienne avait fini par annoncer qu'elle nous donnait rendez-vous le lendemain à la même heure. J'avais soudain éprouvé une grosse flemme à l'idée de prendre un transport pour retourner sur Paris, le temps d'une soirée. J'avais encore à l'esprit mon malaise du petit matin quand, du haut d'un escalier, j'avais vu déferler des voyageurs du RER en rangs compacts, à l'instar de cette colonne de fourmis croisées sur un chemin congolais. L'image est éculée mais elle s'était immédiatement imposée. Aussi, comme il m'arrive parfois de fantasmer sur une journée de vacances à jouer la marmotte dans une chambre d'hôtel avec livres, télé et oreillers, je m'étais rapidement décidée pour une nuit à l'hôtel même si dans mes scénarios, la chambre est avec vue sur la mer plutôt que sur les pistes d'Orly sud.
 
Ma tenue n'était pas non plus des plus confortables: dans le kit d'hygiène fourni par la compagnie aérienne se trouvait un tee-shirt en polyester électrisant et deux culottes en fibre que j'ai observées dubitativement (mais avec intérêt) tout en pensant aux kits d'hygiène que j'aurais eu à constituer pour un projet de prise en charge des victimes de viol, si je n'avais pas quitté le Congo. Comme le viol est universel, je suis certaine de pouvoir réutiliser un jour cette  découverte. Je joue la cynique mais j'ai encore bondi ce matin en entendant que le président turc avait tenté de faire passer en douce une loi que je résume ainsi: tu violes une mineure, tu dois l'épouser! Au final la victime subit une double peine, voire une triple pour peu que son agresseur l'ait mise enceinte**.
J'ai donc laissé les culottes dans leur sachet et me suis vautrée dans les draps. Dans ma tête, j'étais déjà sur le chemin du retour à Abidjan. J'avais déjà passé trop de temps à résoudre le casse-tête de mes bagages, dit au revoir aux gens que j'aime et adopté ma posture de voyageuse au long court.
Visiteurs à la Fondation Vuitton à Paris

Visiteurs à la Fondation Vuitton à Paris

© Paula
Avant de partir, je m'étais offert un petit plaisir, l'exposition "Icônes de l'Art Moderne. La collection Chtchoukine" à la Fondation Vuitton. Spontanément, je visite volontiers des expositions d'art plus contemporain que l'Art Moderne des années 1900 mais j'ai pu apprécier quelques œuvres malgré la trop nombreuse foule et surtout malgré les "accros" aux photos – ces collectionneurs n'ont pas d'appellation particulière (au contraire de ceux qui collectionnent des poivrières, les pépériphiles, ou ceux qui collectionnent les casses-noix, les Cassanuxiphiles); toutefois, ces "clichéphiles" permettent des mises en abîme singulières: regarder une personne qui regarde un écran qui regarde un tableau qui bien souvent le regarde. Pour ma part, si je veux voir un tableau en photo, je consulte les catalogues virtuels ou de papier; ils sont là pour ça, non?
Vladimir Tatline, "composition-nu-féminin", 1913.

Vladimir Tatline, "composition-nu-féminin", 1913.

© elisabeth.blog.lemonde.fr
Je me suis arrêtée longtemps sur ce tableau, une huile de 1913. J'en aime le style et le sujet, cette femme qui pose tranquillement mais qui paraît bien ailleurs, semblant dire: "tu peux bien me peindre nue mais ce qui est en moi reste à moi."
 
Dans l'avion de retour à Abidjan, j'ai vu une femme dont le comportement était tout autre. Il lui fallait exposer tout son ressentiment d'avoir trouvé une valise dans le coffre à bagage précisément au dessus de son siège. Déjà, quelques passagers s'étaient échauffés lors de l'embarquement, mettant en scène leur agacement d'avoir été retardés de 24h, rompant les serre-files et provoquant, dans leur peur de ne pouvoir embarquer, un entassement chaotique et contre-productif. Un fort en gueule que j'avais alors repéré, en s'installant à une place voisine de l'orchidoclaste à la valise a commencé à "faire palabre" avec elle, l'amenant à un paroxysme de colère digne d'une analyse de cas. C'était extrêmement irritant et totalement pitoyable.
 
*David Bowie "Space Oddity" ou par curiosité, l’interprétation toute personnelle du "Commander" Chris Hadfield, un astronaute canadien.
** Si l'avortement est légal en Turquie, peu d'hôpitaux le propose aux femmes (une enquête téléphonique réalisée par la Mor Çatı Women Shelter Foundation a révélé que seules 3 hôpitaux publics sur 37 à Istanbul acceptent de pratiquer un avortement sur demande. 
  
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