Les Carnets d'ailleurs de Marco & Paula #81: du coût du lavage de chaussettes à "quand "je" est un autre"

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 05/10/2016 à 21H29, publié le 05/10/2016 à 21H23

Quand Marco se prend pour un Autre, et autres rêveries d’un économiste irrationnel qui lave ses chaussettes.

Ce soir, j’aurais bien fait un peu de lessive – ne serait-ce que parce que je ne supporte pas de payer deux dollars pour faire laver une paire de chaussettes par la laverie de l'hôtel, pourtant relativement modeste, où je me suis enkysté. Pour mettre les choses en perspective, cela fait un dollar la chaussette lavée, quand le salaire journalier de base, dans ce pays, est de quatre dollars et demi – n’oublions pas que la Côte d’Ivoire est l’un des pays prospères qui, dans ce continent, rêvent d’émergence. Je ne devrais pas ronchonner, puisqu’au tarif où l’Union Européenne paie les experts internationaux de mon acabit, cela ne prend qu’une minute et demie pour gagner l’argent nécessaire pour faire laver une paire de chaussettes au tarif de l’hôtel. Par comparaison, cela prend environ 3 minutes pour laver une paire de chaussettes de mes propres mains, à condition évidemment d’en laver au moins six paires d’un coup. Donc, l’économiste rationnel que je suis sensé être devrait faire laver la paire de chaussettes par la lavandière du coin et passer à autre chose.
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Donc, ce soir, et en dépit de la sainte rationalité, j’aurais bien fait un peu de lessive, mais je ne peux pas; je dois écrire ma rubrique nomado-maniaque. Dieu merci, il y a encore des chaussettes propres dans la valise. Ainsi que des sous-vêtements, puisque la distraction de mon dimanche matin, après les exercices d’assouplissement, a été de laver un petit paquet de linge dans le baquet en plastique beige de 12 litres – c’est marqué dessus – acheté il y a quelques semaines au supermarché, le jour après que j’eus regardé sur la liste de la laverie le prix du lavage des chaussettes.
 
Et il y a bien d’autres choses que je ferais ce soir plutôt que de m’atteler comme une bourrique à mon clavier. Par exemple, je lirais bien cet essai de Claude Benoît intitulé "Quand “je” est un autre. À propos d’Une belle matinée de Marguerite Yourcenar". D’abord parce que les romans de Yourcenar m’ont enchanté, en ces temps un peu lointains quand je choisissais de lire plutôt que de dormir. Et puis parce que Claude Benoît y décortique "ces  rapports étroits entre identité et altérité", deux notions qui continuent à me "perplexifier", et que, dit-elle, l’on trouve dans la trame des romans de Yourcenar. J’ai deux ou trois amis qui savent que le tropisme de l’identité est chose qui m’insupporte considérablement, mais je vous épargnerai ma leçon inaugurale sur l’inanité de la notion d’identité.
 
J’ai pêché ce texte sur Internet à cause d’une jeune ivoirienne qui s’appelle Judith, et qui travaille en cuisine dans le restaurant sis à 50 mètres de mon immeuble, à droite après le coin de la rue. C’est l’endroit où je vais le matin prendre un expresso avec mon carnet à ruminations, avec l’espoir qui parfois se réalise d’allumer mes neurones et démarrer la journée. Et donc, un matin ou un midi, je ne sais plus, j’ai reçu avec mon addition un bout de papier déchiré sur lequel était griffonné un numéro de téléphone et un nom: Judith. Il n’a servi à rien d’ignorer froidement cette invitation – quatre jours plus tard, la chef de rang m’a apporté l’addition avec cette fois un bout de papier et un stylo, demandant mon contact. Le plus proche et seul autre endroit où il est possible de boire un expresso ou déjeuner rapidement dans le quartier est à plus de deux rues, et par paresse j’ai benoîtement inscrit mon numéro. D’autant que Judith est un personnage biblique que l’on n'a pas envie de fâcher.
"Judith décapitant Holopherne". Galleria Nazionale d'Arte Antica.  Palazzo Barberini, Rome.

"Judith décapitant Holopherne". Galleria Nazionale d'Arte Antica.  Palazzo Barberini, Rome.

Une semaine plus tard, un samedi après-midi, je prenais le café avec Judith dans un centre commercial plutôt chic, où je voyais bien qu’elle ne se sentait pas trop à l’aise. Judith est une brindille de femme, avec un grand sourire qui s’épanouit peut-être à cause de sa timidité. Elle m’a expliqué que ce n’était pas elle qui avait imaginé le stratagème, mais la chef de rang qui désespère un peu pour elle et avait décidé que seul un blanc pourrait être intéressé par une femme aussi chétive. Apparemment,  la grand-mère de Judith avait quelques années plus tôt abouti à la même conclusion et lui avait conseillé d’aller boire un soda – et, au prix où il allait être facturé, de le boire très, très lentement – dans le salon du Pullman ou de l’hôtel Ivoire, et que sûrement un blanc viendrait faire la conversation à ce frêle oiseau. Judith s’était fâchée, puis avait pardonné – on pardonne beaucoup à une grand-mère. Bien plus tard, elle décida d’écouter les conseils de sa chef et de sa grand-mère et d’appeler le blanc qui venait prendre un café tous les matins.
 
Depuis ce moment Judith me raconte le monde de ces Ivoiriens qui travaillent et ne voient pas venir le bout de leur peine, en dépit d’un démarrage dans la vie plus facile que pour la majorité: le père de Judith avait été comptable dans une grande banque de la place et décoré du travail, avait roulé voiture et, au bout d’un temps, avait aussi pris plusieurs femmes. Judith a passé le bac D, rêvé de faire médecine puis, les ressources du père étant absorbées par ses autres familles, avait dû se rabattre sur un BTS en hôtellerie décroché tout en travaillant comme nounou ici ou là. Aujourd’hui, elle prépare les desserts dans un petit restaurant, où elle gagne moins de soixante dix euros par mois (soit 75 % du salaire minimum) – ce qui ne lui permet rien, sauf de ne pas rester à ne rien faire chez sa sœur ou sa grand-mère.
 
Il y a un mois, Judith devait passer un concours qu’elle préparait avec acharnement mais fort peu de moyens pour rentrer dans l’administration fiscale. Je lui ai imprimé des documents expliquant des principes de base du droit public et de la fiscalité, ai tenté de l’inscrire à la bibliothèque de l’Institut français (où c’était encore les  vacances), puis un peu en désespoir de cause l’avait emmenée à la Fnac (de la taille d’une petite librairie de quartier). Nous y avons trouvé quelques maigres fascicules – utiles malgré tout – et j’y ai déniché le livre de Jean-Pierre Dozon, "Les clefs de la crise ivoirienne", laquelle – explique-t-il – est en bonne partie une crise de l’altérité. Une altérité africaine, celle des Baoulés contre les Dioulas; ou contre les Burkinabés et les Maliens, ces autres venus en Côte d’Ivoire quand Houphouët-Boigny pratiquait une politique d’immigration volontariste.
 
Mais il y a une autre altérité, en Côte d’Ivoire comme dans le reste de l’Afrique que je connais: l’altérité du blanc. Le blanc qui a de l’argent; le "blôfoué" (le "blanc") qui aime les femmes maigres; celui que l’on rêve d’épouser, pour aller vivre ailleurs; celui qui mange sur le pouce et qu’il faut servir "vite, vite"; celui qui est étranger à la "chaleureuse et bruyante vie de la famille africaine", dixit Judith; celui qui reste l’Autre, à un point que je n’avais jamais mesuré en côtoyant les élites éduquées d’Afrique. "Les Blancs, vous là, vous êtes vraiment bizarres… enfin, vous êtes pas pareils." Pour Judith, je suis l’Autre!
 
Et maintenant que cette rubrique est écrite je vais pouvoir aller laver quelques autres chaussettes, et revenir à ma réalité.
 


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