Les Carnets d'ailleurs de Marco & Paul #100: Le pari peu Pascalien de Paula…

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 22/02/2017 à 17H17, publié le 15/02/2017 à 11H30
Publicité d'une entreprise de communication ivoirienne

Publicité d'une entreprise de communication ivoirienne

© babiwatch.ivoire-blog.com

On y est arrivé à l’usure plus que dans un grand élan créateur, mais ça y est, c’est notre centième chronique!

Je vais mettre un peu de magie dans la 100ème. Oh, pas la magie abidjanaise des fêtes de fin d'année. Le sapin géant est toujours là mais, depuis le début du mois, il n'est plus allumé. La Saint-Valentin a repris le flambeau de l'attrape-couillon consumériste. À chaque mois suffit sa veine.
 
La magie que j'évoque est la vraie magie, celle qui vous change un coq en âne, le plomb en or et votre ennemi en corps souffreteux au gré de vos perfides aiguilles. En Côte d'Ivoire, on la prend très au sérieux. Le sujet est fréquent dans nos journaux locaux comme dans celui d'aujourd'hui que vient de me rapporter Marco. Un article décrit les différents grigris qu'accrochent aux arbres des producteurs de la région d'Alépé afin de dissuader les voleurs de maniocs, de mangues mais également de sable, de fagots ou de briques. On en pose même dans des sites pour dissuader les gens d'y déposer leurs ordures.
 
Un collègue Mauritanien avait fait cela en Algérie. Il s'agissait de protéger notre arrivée d'eau. Chaque trois nuits, nous devions nous lever vers 2h pour ouvrir le robinet du compteur d'eau afin de profiter des largesses épisodiques de la régie des eaux et emplir notre citerne. Las, les voisins en aval de ce flux tant attendu avaient décrété que notre citerne pompait trop d'eau et pendant trop longtemps, les empêchant d'être fournis. Donc à peine avions-nous éteint la lumière que quelque malin glissait sa main entre les barreaux trop espacés de la grille protectrice du compteur.  Nous l'avions renforcée sans succès, puis nous avions parlementé, mais en vain. Rien n'y faisait jusqu'au jour où ce Mauritanien malin a officiellement installé un grigri sur le compteur. Ça a marché ! Pendant quelques temps....
Nomad's 100/2 © Omnitograph/Flickr
Quelques jours après ma prise de poste en 2008 en Côte d'Ivoire, nous étions partis sur le terrain. Après avoir réglé nos affaires, avec l'équipe, nous avions partagé un moment de détente en buvant des "sucreries" bien fraîches à l'ombre d'un arbre...
 
Les collègues du site que nous visitions en vinrent à parler de magie et vite de sorcellerie: les cercueils volants, l'art de se transpercer le ventre sans avoir de cicatrice et blablabla. Je devinais qu'ils cherchaient à impressionner la blanche tout juste débarquée. Intérieurement, je ricanais. Je venais alors de vivre trois ans au Nigeria où les "juju" (terme d'abord utilisé par les Européens pour désigner les pratiques religieuses traditionnelles d'Afrique de l'Ouest) sont autrement plus sévères et spectaculaires: là-bas, on sait voyager dans une boîte d'allumettes -c'est peut-être pour ça qu'elles sont interdites en avion- ou vous dérober votre sexe. Cette dernière pratique est redoutée. J'ai observé dans un "beer garden" un Nigérian dormir, soulé de bière, étalé de tout son long dans sa chaise, la gorge offerte mais les mains bien en coquille sur son bas-ventre.
 
J'ai appris depuis à considérer plus sérieusement le pouvoir de cette magie, comme narré dans cet autre article: "Pratique de sorcellerie à Gotton-Gouiné, 4 vieillards condamnés à 3 ans de prison ferme". Je vous résume l’affaire. Après le décès du dernier fils vivant d'une des accusées, quelques propos de la mère éplorée conduisirent des amis du défunt à enquêter jusqu'à découvrir que la victime avait été livrée, par ladite mère, aux trois autres accusés pour "payer le crédit de la chair humaine".
 
Et il n’y a pas que les histoires dans la presse. Un collègue français que je soupçonnais de fricoter avec des femmes mariées ou "engagées" me raconta s'être retrouvé un jour enfermé avec un serpent dans sa chambre d'hôtel, sans  pouvoir en ouvrir la porte, ce que d'autres  purent faire fort aisément un court moment plus tard. Il était secoué.
 
Le pouvoir de ces "juju" est réel dans le sens où les ignorer, où les traiter comme un délire superstitieux, vous isole des personnes qui disent en souffrir. Tobie Nathan, un ethnopsychiatre dont je suis les travaux avec intérêt, a levé chez moi quelques verrous, me permettant d'accepter des réalité fort différentes des miennes*. Toujours au Nigeria, j'avais travaillé avec une association secourant les victimes de la traite humaine, en particulier des prostituées de Benin City (dans l’État d’Edo au sud du Nigéria) envoyées en Europe. Dans cet Etat, la prostitution est bien perçue et les femmes disent se porter "volontaires". Pour pouvoir partir, elles subissent un "dé-jujutage". Il est vain de vouloir renvoyer ces femmes chez elle ou simplement de les faire changer d'activité en leur parlant de liberté retrouvée. Elles sont liées à un sorcier tout puissant qui peut devenir nocif à considérable distance. Il faut organiser une séance de "jujutage" pour les faire changer d'avis.
 
Moi, la matérialiste endurcie, hermétique à toute envolée spirituelle, je me garde bien d'émettre un quelconque avis. Je n'ai jamais voulu acheter de masques; je n'en connais pas les pouvoirs supposés et je n'ai nulle envie d'accrocher au mur un esprit malfaisant sous prétexte qu'il est original et… fascinant. Le seul masque que je possède est censé éloigner les insectes dévoreurs.
 
Tout cela n'est pas sérieux mais je préfère ne pas prendre de risque. Mon côté pascalien, je parie. Un pari pascalien en miroir, peut-être, avec l’hypothèse que le néant sera plus reposant qu’une éternité béate.

*Par exemple, L'Influence qui guérit, Paris, Odile Jacob, 1994.
 
Tout Nomad's land.


La page facebook des mots de minuit, une suite… Abonnez-vous pour être alerté de toutes les nouvelles publications.


@DesMotsDeMinuit