Les Carnets d'ailleurs de Marco et Paula #59 : Que se passe-t-il au "Congobila"?

Par @desmotsdeminuit
Mis à jour le 08/04/2016 à 09H39, publié le 06/04/2016 à 23H29

Marco se laisse prendre par la magie des Congo, où les résultats d'une élection présidentielle disparaissent par la trappe et réapparaissent dans un chapeau, où les articles de presse vous font vivre d'extraordinaires hallucinations politico-militaires, mais où, finalement, il n'y a rien à voir. Circulez, Marco !

Intéressante conversation cet après-midi dans les bureaux d'un projet de la coopération allemande:

-Vous avez entendu les tirs, hier ?
-Oui, on pensait que c'était à Kinshasa, mais en fait, c'était à Brazza.”

C'est la rumeur. On en saura sans doute jamais beaucoup plus, il n'y a pas de presse au Congo. Oui, bien sûr, on voit du papier journal imprimé qui vole dans la rue, mais ça n'est pas là-dessus que s'impriment les nouvelles.
 
Tout le monde soupçonne qu'il se passe des choses pas très claires, d'un coté comme de l'autre du fleuve, mais personne ne sait ce qu'il en est exactement. Ce qui est clair, c'est que Sassou-Nguesso, la "vieille bedaine" qui a déjà passé trente ans au pouvoir à Brazzaville, s'est arrangé pour escamoter les élections qui ont eu lieu il y a 15 jours. Et quelles élections! Pendant cinq jours, toutes les communications ont été coupées – plus de téléphone, plus d'internet. Black out, on vote!
Le résultat qui est sorti du chapeau -comme un lapin noir?- : Sassou réélu au premier tour avec plus de 60% des voix. Selon l'opposition, qui a essayé de faire son propre décompte, le Sassou n'aurait eu que 8% des voix.
 
Ce qui est clair, c'est qu'on ne connaîtra jamais les vrais résultats. Ce qui est probable, au regard de la situation, c'est que Sassou a été battu comme une vieille baudruche. Mais on ne saura jamais. Ici, dans un Congo comme dans l'autre, dans la "République du..." comme dans la "République Démocratique du...", on ne peut jamais rien savoir. En allant au bureau cet après-midi, je suis passé devant un étal de journaux posés à terre et retenus par des pierres (personne ne les achète, ils semblent n'être là que pour être regardés par les passants). Difficile d'imaginer, en jetant un coup d'oeil, que tous ces quotidiens ont été publiés dans le même pays. Aucune "Une" n'a de titres qui fasse écho à une autre "Une", rien qui évoque le monde au delà du fleuve, au delà de cette capitale enfiévrée. Seulement des références à des débats obscurs entre caïmans politiques. La schizophrénie institutionnalisée!
 
Alors, que se passe-t-il à Brazza ? Il n'y a rien à savoir, circulez. Ce matin, selon RFI, les bérets noirs des forces de sécurité quadrillaient la ville. France 24 a fait hier un reportage sur les habitants des quartiers Sud de Brazza fuyant vers les quartiers Nord. Selon un article non signé repris par une lettre d'information sur les Congo, “Sassou Nguesso crée une fausse rébellion pour tenter de se maintenir au pouvoir.” Vraiment ? Oui, c'est plausible, mais qu'en saura-t-on jamais ?
Photo publiée sur RFI le 5 avril 2016.

Photo publiée sur RFI le 5 avril 2016.

© Stringer/AFP
En revanche, ce que l'on sait, et qui n'est une surprise pour personne, c'est que Denis Christel Sassou-Nguesso, le "fils de" aussi connu sous le sobriquet de “Kiki le pétrolier”, est épinglé par l'enquête des “Panama Papers”. Contacté par Le Monde, il nie tout. Et, par un effet de symétrie sans doute, Jaynet Désirée Kabila Kyungu, "sœur jumelle de", est elle aussi au tableau de chasse du Consortium international des journalistes d'investigation.  Là encore, pure calomnie. La preuve? Elle est là, sur le net. D'après Congovirtuel.net, il ne s'agit que d'un “acharnement stérile pour salir Joseph Kabila”. Puisqu'on vous le dit. D'ailleurs, l'auteur de ce remarquable papier, Yvon Ramazani, explique fort doctement que... 

La grande majorité des clients de la firme panaméenne, parmi lesquels des autorités européennes, sont des personnalités publiques qui n’ont donc pas à se cacher derrière de louches sociétés offshores. On y retrouve, en effet, des célébrités du cinéma, des sportifs, des hommes d'affaires, des responsables politiques, etc.

Rien que des gens bien. Puisqu'on vous le dit. Si vous vous intéressez à la schizophrénie et la paranoïa, je vous en suggère la lecture, c'est presque un cas d'école. Ensuite, par mesure de salubrité mentale, et pour remercier le Consortium de nous avoir donné une information enfin tangible – n'en déplaise à Congovirtuel – je suggère que vous fassiez à cette remarquable organisation de journalistes une donation de la part de tous les Congolais escroqués par le clan Kabila, ou par le clan de l'autre coté du fleuve.
 
La magie des Congo, c'est que dès que vous plongez un peu dans le marigot médiatique local, vous êtes pris d'hallucinations toutes plus surréelles les unes que les autres. Petit exemple de ce qui passe pour l'information, et qui circule sur le net en ce début de semaine (nota bene pour une bonne compréhension de l'histoire : Kingakati est le nom de la ferme présidentielle où Kabila réunit parfois sa clique) :

La nuit pascale du samedi 26 au dimanche 27 mars 2016 a été très agitée à Kingakati. C’est dans la nuit du samedi saint à 21 heures que tout a commencé avec l’arrivée surprise du général Olenga qui a débarqué à Kingakati avec 3 jeeps d’éléments rwandais de la Garde Républicaine (GR) pour remplacer les autres éléments rwandais de la GR qui étaient commis par le Colonel tutsi rwandais Dieu Merci. Devant l’étonnement d’Hyppolite Kanambe qui lui demanda pourquoi ce remue-ménage, le général Olenga lui révéla que les éléments de la GR en garde cette nuit-là, avait mission de l’exécuter cette même nuit. Heureusement pour nous, dira-t-il, un mouchard qui avait pris part à ce complot est venu me prévenir avec preuves ce soir même !
Après cette révélation, Kanambe ordonna à Olenga d’exécuter nuitamment tous les militaires traîtres de la GR. Mais Olenga lui conseilla de ne pas engager une épreuve de force avec les commanditaires du coup d’état, mais il lui suggéra de renvoyer plutôt tous ces éléments traîtres de la GR chez leurs maîtres au Rwanda. Car, dira Olenga, selon les révélations du mouchard qui a trahi ses compagnons, les commanditaires de ce coup d’état ne sont autres que le Colonel Dieu Merci, Azarias Ruberwa et Moïse Nyarugabo qui ont le soutien des Américains pour faire ce coup!

Ce roman noir est signé: Paris, le 29 Mars 2016, Candide OKEKE. Ce que je trouve de plus beau, dans toute cette histoire, c'est qu'elle pourrait même être vraie...  D'ailleurs, sur le site de La Voix de l'Afrique au Canada, à la date du 10 Octobre 2015, on trouve cet autre récit dans la même veine, signé de son correspondant Geoffrey Kazadi:
 

Le vendredi 2 octobre 2015, deux camions de la GR débarquent à Kingakati, les gardes rapprochés congolais sont désarmés et renvoyés au niveau de l’entrée de Kingakati à la Cité Menkao, d’autres, arrêtés et torturés.
A 22 heures, heure de Kinshasa, le propriétaire de la ferme de Kingakati atterrit lui–même.
Qui sont les nouveaux venus comme gardes du corps ?
Eh bien, ce sont des militaires tanzaniens.
Cependant, la garde républicaine renvoyée au niveau de Menkao, 70 (soixante-dix) d’entre eux vont se volatiliser…
Informé dimanche matin, Joseph Kabila ne se contrôle plus, demande qu’on arrête quatre officiers de la GR non autrement identifiés.
“Ces quatre officiers seront par la suite exécutés par lui-même”, nous a confié la même source.
“Ce n’est pas la première fois que Joseph Kabila exécute lui-même des militaires ou des citoyens congolais qui n’obéissent pas à ses ordres. Il faudrait demander à Olivier Kamitatu, Endundo, Bahati, etc… pour s’en rendre compte”, a-t-elle confié à La Voix de l’Afrique au Canada.”


Alors, que se passe-t-il au "Congobila"? Vous n'en saurez rien, rien de plus que sur ce qui se passe au "Congo-Nguesso". Vous n'en saurez rien, vous dis-je. Circulez!

Nomad's 59 3
Comme je suis un curieux indécrotté, j'aime poser des questions au gré de mes rencontres. L'autre dimanche matin, je discutais des élections de Brazza avec le barman du centre équestre, un homme qui pourrait bien avoir mon âge. Il avait l'air désespéré. Puis il m'a raconté qu'il n'osait plus rentrer chez lui la nuit après 10 heures -des bandes armés de machettes parcourent de nouveau les quartiers, dévalisant, violant ou dépeçant ceux qu'ils trouvent sur leur chemin, puis rentrant chez eux au petit matin. Il ne veut pas les rencontrer.
 
Lu sur le site de Radio France International, à la date du 3 avril 016: “RDC: inquiétude de la population avec l'arrivée d'armement lourd à Lubumbashi”.
 
Que se passe-t-il au Congobila ? Rien, vous dit-on. Circulez!

 


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